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«1979»: régime minceur en Orient

 

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De l’Iran jusqu’à la Chine, en passant par le Tibet, 1979, deuxième roman de l’écrivain suisse de langue allemande Christian Kracht, errance urbaine et chronique générationnelle désabusée, très « fin de siècle » et ancrée dans l’Allemagne contemporaine, nous entraîne dans une longue dérive vers l’Orient.

Paru en 2001, traduit une première fois en français en 2003 (sous le titre de Fin de party chez Denoël en 2003), ce roman étrange, exploration géographique et existentielle tout en contrastes, nous revient dans une nouvelle traduction.

Un jeune narrateur passif, désengagé, est jeté sur les routes de l’Orient. Architecte d’intérieur, il accompagne à Téhéran un certain Christopher, beau, grand, blond, riche et dont il est l’amant. « Il était mon trophée », nous dit le narrateur, comme un caniche croyant promener son maître. Chemises Pierre Cardin, mouchoir en soie de chez Charvet, chaussures Berluti, drogue et alcool à volonté. Les deux esthètes semblent vivre dans un monde à part, selon leurs propres codes, voyageant beaucoup et flottant à la surface des choses.

En 1979, donc, au cours d’une soirée folle dans les beaux quartiers de la capitale iranienne, tandis que le régime du shah est en train de tomber aux mains des islamistes (« Death to America – Death to Israel – Death to the Shah »), Christopher, déjà mal en point, aura un accident des suites duquel il mourra dans un hôpital sordide du sud de Téhéran.

Et plutôt que de quitter le pays sans tarder, comme on lui suggère de le faire, le narrateur sans nom, perméable comme « un récipient ouvert », va se laisser glisser vers la montagne sacrée du Kailash, au Tibet, se greffant à un groupe de pèlerins bouddhistes. Avant d’être arrêté par les Chinois, puis interné dans un camp de prisonniers.

Loin de lui servir, ses maigres notions de mandarin vont lui valoir un abonnement à de vigoureuses séances d’autocritique. Pourquoi avoir appris le mandarin ? « Les réponses Je ne sais pas ou Je ne comprends pas étaient toujours suivies de coups, le plus souvent avec le plat de la main, parfois le poing, une fois avec la crosse d’un pistolet sur la pommette gauche, en dessous de l’œil. »

Dans un camp de travail du Xinjiang, prêt à travailler pour le bien du peuple (rendre le désert cultivable), le narrateur se retrouve heureux d’être enfin parvenu à perdre du poids. « Nous avions disparu, nous n’existions plus, nous nous étions dissous. »

Né en 1966 et vivant aujourd’hui à Buenos Aires, Christian Kracht a notamment été, durant les années 1990, correspondant en Inde pour l’hebdomadaire Der Spiegel. Figure majeure de la Popliteratur allemande des années 1990, il a jusqu’à présent publié sept romans, pour la plupart traduits en français, comme Imperium, Les morts et Faserland (Phébus, 2017, 2018 et 2019), ou Eurotrash (Denoël, 2024), ce dernier explorant, avec une dimension autobiographique assumée, la question de la mémoire et de la culpabilité.

Satire éthérée du nihilisme occidental, 1979 opère par contraste entre l’hédonisme mondain et des contextes politiques particulièrement violents (l’Iran révolutionnaire, la Chine maoïste) envers lesquels certains, il est vrai, ont pu entretenir une certaine complaisance. Cette phrase de Jean Baudrillard, placée en exergue du roman, pourrait nous fournir un indice : « L’histoire qui se répète tourne à la farce. Mais la farce qui se répète finit par faire une histoire. »

Roman du vide ou critique subtile d’un certain aveuglement occidental ? C’est la ligne mince et ambiguë le long de laquelle évolue Christian Kracht. Un écrivain à découvrir.

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Titre: 1979

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