Source : Le Devoir
Récit vibrant et tendu comme un fil, la nouvelle enquête de Philippe Sands transforme une affaire juridique en méditation sur l’impunité moderne. Son nouvel essai, 38, rue de Londres, suit le sort croisé du dictateur chilien Augusto Pinochet et du criminel nazi Walter Rauff, deux figures dont les itinéraires se répondent dans un écho funeste. Le premier fit trembler une nation entière sous une junte cruelle, tandis que le second imagina les camions à gaz qui précédèrent la solution finale. Tous deux moururent libres. Cette ironie tragique innerve un ouvrage qui mène le lecteur de Santiago à Londres jusqu’aux lisières de la Patagonie.
Philippe Sands, Franco-Britannique spécialiste des droits de la personne, restitue avec maîtrise la mécanique implacable des procédures tout en redonnant chair aux victimes. Juriste aguerri et narrateur instinctif, il fait de l’arrestation de Pinochet à Londres, en octobre 1998, un véritable basculement moral qui interroge le principe même d’état de droit. Pour la première fois, un ancien chef d’État se retrouve retenu hors de son pays pour répondre de crimes commis sous son règne.
En parallèle, le livre, dont le titre renvoie à l’adresse du sinistre centre de détention où la junte pinochetiste menait interrogatoires et actes de torture, emprunte une seconde trajectoire en suivant la cavale du SS Walter Rauff, réfugié en Amérique latine, puis installé au Chili sous la protection des cercles militaires. Le suivre, c’est pénétrer un appareil d’État encore traversé par les ombres du nazisme. Complicités discrètes, silences lourds, soutiens officiels dessinent un paysage oppressant où l’Europe d’après-guerre se prolonge dans la dictature sud-américaine.
La justice contre les ombres du passé
L’écriture, alerte et vive, doit beaucoup à l’expérience d’enquêteur de Philippe Sands. Plutôt que d’accumuler les témoignages, il en capte la vibration et en assemble les fragments avec une justesse presque chirurgicale. Le lecteur suit comme s’il y était la trame des audiences londoniennes, les soubresauts diplomatiques, les expertises médicales contestées, puis l’entrelacs de stratégies qui finiront par permettre le retour au Chili du dictateur aux lunettes noires. Rien n’y paraît emphatique. Sands fait émerger, par touches successives, les forces qui ont fait vaciller la notion même de justice universelle.
L’essai vaut enfin pour sa puissance évocatrice. Les lieux parlent avec une intensité singulière, qu’il s’agisse de bâtiments détournés de leur usage premier ou de paysages marqués par l’effacement volontaire. À Santiago comme en Patagonie, quelque chose affleure sous la surface, une pulsation presque physique qui rappelle les drames enfouis. L’auteur de Retour à Lemberg (Albin Michel, 2017) sait capter cette mémoire souterraine et lui donner forme. On comprend alors que rien n’est jamais vraiment apaisé. Les crimes que l’on croyait prescrits continuent de façonner les sociétés qui ont tenté en vain de les ensevelir sous le silence.
Au cœur de ce « thriller juridique », Philippe Sands rappelle qu’une démocratie se juge à l’attention qu’elle porte à ses morts comme à ses survivants. Face aux violences d’hier qui resurgissent sous d’autres formes, le droit demeure une digue fragile, mais indispensable.
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