Paru en premier sur (source): journal La Presse
Publié à 1h41
Mis à jour à 8h00
Dans votre essai, vous essayez d’imaginer les différents visages que pourrait prendre la beauté d’un roman, plutôt que de chercher à la définir avec des critères bien précis. Pour quelles raisons ?
Je n’ai aucune définition stricte de la beauté du roman. La beauté, c’est une affaire de perception. J’ai voulu faire de cet essai une réflexion très ouverte sur ce que ça pourrait être. Je n’ai pas toutes les réponses, ce sont des voies d’entrée. Pour moi, c’est un livre sur le lecteur. C’est aussi une réflexion sur la lecture, à bien des égards. Par exemple, pourquoi on ne relit pas si souvent que ça les romans ? Premièrement, parce que c’est long. Il y en a tellement d’autres à lire… Ce n’est pas comme une pièce de musique qui dure trois minutes et qu’on peut écouter en boucle.
PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE
L’essayiste et professeure de littérature à l’Université McGill, Isabelle Daunais

Mais je me dis aussi que peut-être une lecture suffit. Il y a le risque de rompre le charme avec une relecture. La lecture du roman est mémorielle. Le roman, on le garde en soi, on y revient, on y repense, et cette matière qui reste en nous, parfois elle reste suffisamment en nous. Les romans qui nous ont frappés, on se souvient très bien de l’endroit où on était, du fauteuil dans lequel on les a lus.
Vous écrivez que la part de subjectivité est particulièrement élevée dans l’appréciation d’un roman…
La beauté du roman n’est pas que le fait du romancier. Il y a aussi ce qu’on lui apporte soi-même. Ça se joue à deux. Pour moi, la beauté du roman n’est pas d’abord une affaire de style. C’est un élément qui contribue, mais je dirais que c’est même un élément presque mineur. Un roman peut être beau aussi parce qu’on l’a lu au bon moment. C’est de l’ordre du hasard et de la chance. Je l’aurais lu deux ans plus tôt ou deux ans plus tard, ça n’aurait pas eu le même effet.
Dans ce cas, comment peut-on recommander un roman à une autre personne ?
Je pense qu’on peut recommander un roman parce qu’il est intéressant, il est riche, il a une belle histoire. Mais c’est très difficile de recommander un roman pour sa beauté parce qu’on risque de créer des attentes qui ne seront pas comblées en raison de cette subjectivité. Ma liste de lecture ne sera pas nécessairement la vôtre. Donc il y a une forme de solitude. Le roman, c’est soi et l’œuvre. C’est quelque chose de presque intime, de privé. Mais ça fait partie du jeu.
Vous donnez l’exemple, dans votre essai, du célèbre roman de Louis Hémon, Maria Chapdelaine, qui est « un très beau roman » en raison de sa construction, notamment, malgré le fait qu’il n’est jamais abordé dans cette optique. Vous évoquez également Le grand Meaulnes, d’Alain-Fournier, qui, pour des générations de lecteurs, a été un beau roman — à votre avis parce que ses quelques pages remplies de rêves et de nostalgie ont été magnifiées par le drame de l’auteur, mort à la guerre. Parmi les romans contemporains, y en a-t-il qu’on pourrait qualifier de « beaux » ?
Deux romans contemporains que je trouve très beaux dans leur composition, leur forme, c’est Du bon usage des étoiles, de Dominique Fortier, et Nora Webster, de Colm Tóibín, qui est un roman d’une grande simplicité. Dans ce portrait de femme, il y a une justesse, une économie, une parcimonie, un équilibre des parties que je trouve beau. La beauté repose sur plusieurs critères, comme l’harmonie, mais elle repose beaucoup aussi sur ce qu’elle laisse en nous. Un roman, on ne peut pas en voir la beauté dans sa totalité, comme une pièce de musique ou un tableau. On peut l’entrevoir quand on vient juste de le terminer ; il y a ce moment, qui peut durer quelques minutes, quelques heures, quelques jours, parfois, qui reste en nous.
Pour moi, les romans de Tolstoï sont toujours de beaux romans. Je me retrouve à donner des exemples dans le livre que je puise un peu partout dans l’histoire du roman. J’ai voulu multiplier les pistes, pour ne jamais dire : voilà, un beau roman, c’est ça. […] On peut écrire une belle histoire et très mal s’y prendre, comme on peut raconter une histoire insignifiante et très bien s’y prendre. Madame Bovary, de Gustave Flaubert, ce n’est pas une histoire grandiose, c’est une intrigue assez simple, mais c’est un beau roman parce qu’il y a un art de la composition, de la forme, de l’équilibre des parties — il y a tout un jeu entre le personnage principal et les personnages secondaires. Il n’y a pas de recette, mais ce sont des questions que l’écrivain doit se poser.
La beauté du roman
Boréal
168 pages





