Paru en premier sur (source): journal La Presse
Que fait-on d’une histoire familiale trop lourde à porter, parsemée de fantômes ?
Publié à 1h05
Mis à jour à 8h00
Virginia Tangvald en a tissé un récit bouleversant et complètement envoûtant pour écrire son premier roman, Les enfants du large. La réalisatrice a également tiré un documentaire de cette quête qui l’a menée sur les traces de son père, le grand navigateur Peter Tangvald, et de son frère Thomas, disparu en mer des décennies plus tard.
Sous forme d’enquête entre la France, la Guyane française et Porto Rico, Virginia Tangvald fait revivre le passé à travers des lettres, carnets, journaux de bord et témoignages. Pour assouvir « une sorte d’obsession » pour son père, confie-t-elle par visioconférence de Paris, à quelques jours de sa venue à Montréal où son film sera présenté au Festival du nouveau cinéma.
PHOTO TIRÉE DU FILM, FOURNIE PAR MICRO_SCOPE, L’ONF ET URBAN FACTORY
Virginia Tangvald fouillant dans les photos et les carnets récupérés après le naufrage de son père

« J’ai réussi à sortir quelque chose de mon système », dit-elle d’une toute petite voix.
Pendant des années, Virginia Tangvald, qui a longtemps vécu à Montréal avant de s’installer en France, est allée à la rencontre de tous ceux qui ont croisé le chemin de ce père qu’elle n’a jamais connu. « Dans la mythologie, il y a Télémaque qui cherche son père Ulysse. Il dit : “Je cherche mon père dans toutes les mers, je cours tous les dangers.” Je trouvais ça magnifique ; ça a vraiment résonné en moi. »
Quête de réponses
Virginia Tangvald avait 2 ans lorsque sa mère a décidé de s’enfuir avec elle et de quitter cette existence d’errance sur le voilier où sa fille est née. Et où sont restés, avec leur père, Thomas et sa sœur Carmen, nés de mères différentes qui ont toutes deux péri en mer. Puis, à peine trois ans plus tard, en 1991, le bateau fait naufrage. Seul Thomas survivra. Mais l’histoire finira inévitablement par se répéter pour celui-ci.
IMAGE TIRÉE DU FILM, FOURNIE PAR MICRO_SCOPE, L’ONF ET URBAN FACTORY
Peter Tangvald, Florence (la mère de Virginia Tangvald), son frère Thomas et sa sœur Carmen, à la fin des années 1980

Quand on est né en mer et que le bateau sur lequel on est né est fracassé, on a l’impression qu’on vient de nulle part. Et quand on vient de nulle part, on a presque l’impression de ne jamais s’ancrer, de n’être nulle part.
Virginia Tangvald
« De mener mon enquête et de poser les mots et les images m’a donné le pouvoir de me réapproprier l’histoire, explique Virginia Tangvald. Mais je n’ai pas trouvé pour autant de réponses claires et définitives sur ce qui s’était vraiment passé. »
Des questions sans réponse, il en reste encore beaucoup, effectivement. Pourquoi le bateau de son père, pourtant un navigateur expérimenté, s’est-il fracassé sur les récifs de l’île de Bonaire, dans les Caraïbes ? Et qu’est-il arrivé à Thomas, qui s’était mis en tête de naviguer de la Guyane au Brésil, sans moteur ni radio, ni même un gilet de sauvetage, et dont le corps et le bateau n’ont jamais été retrouvés ? Et comment sont réellement mortes les mères de Thomas et de Carmen ?
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Peter Tangvald, Florence (la mère de Virginia Tangvald, dans ses bras), Thomas et Carmen

Au-delà de l’aventurier assoiffé de liberté, le portrait de Peter Tangvald qui finit par se dessiner au bout du compte, à la fois dans le livre et le documentaire, est celui d’un homme pétri de doutes qui s’est perdu dans ses errances maritimes, entraînant dans sa chute tous ceux qui restaient auprès de lui trop longtemps.
« Je ne crois vraiment pas que mon père était libre. Je crois qu’en cherchant la liberté à tout prix, il s’était enfermé dans son propre piège. » Mais la réalisatrice assure qu’elle n’a cherché ni à descendre son père ni à le glorifier en fouillant le passé. « Je voulais juste voir les choses comme elles se sont passées. »
En refermant le livre, on a malgré tout l’impression que Virginia Tangvald a réussi à tourner la page sur ce passé qui l’a hantée toute sa vie. À la différence du documentaire, qui oscille autour des navigateurs et des proches qui ont connu son père et son frère, le roman va beaucoup plus loin et ouvre une brèche dans la vie personnelle de celle qui a longtemps partagé la vie du chanteur Jean Leloup – elle fait simplement allusion à Jean.
« Oui, il y a des choses que je vois absolument différemment maintenant. Qui ont vraiment changé ma vie. Surtout la manière de voir la liberté et ce qui nous enlève notre liberté, dit-elle. J’avais hérité de la même vision que mon père et ça, ça a complètement changé. Je n’aurais pas pu avoir d’enfant si je n’avais pas fait ce travail-là. Je ne vois même plus la liberté comme quelque chose qu’il vaut la peine de rechercher. J’ai plus envie d’être entière, d’être engagée dans ma vie. Je ne crois pas avoir trouvé exactement ce que je cherchais, mais je pense que je me suis trouvée à travers ça. J’ai trouvé un certain apaisement. »
Les enfants du large paraît en librairie le 16 octobre.
Le documentaire du même nom sera présenté en compétition nationale au Festival du nouveau cinéma, le 14 octobre à 19 h, au Cinéma du Musée (version originale avec sous-titres anglais), ainsi que le 18 octobre à 18 h 30, au Cineplex Odeon Quartier latin (version originale avec sous-titres français).
Les enfants du large
JC Lattès
212 pages





