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Publié à 5 h 00
« Si je pars demain, qu’est-ce qu’il reste de moi ? »
Au bout du fil, Raôul Duguay est plutôt sérieux. Au cours de sa carrière aussi longue qu’originale, le chanteur nous a souvent habitués à de beaux délires pleins d’humour. Mais à bientôt 86 ans, l’homme est devenu plus grave. Il est à l’heure des bilans et se questionne sur son héritage.
Il faut dire qu’il vient de publier Touttt est dans touttt, un livre-rétrospective dans lequel il revient sur son œuvre, ce qui alimente forcément ses interrogations.
PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE
Raôul Duguay, qui fêtera ses 86 ans en février prochain

Lancée il y a peu, cette somme de 533 pages reproduit environ 200 textes de l’auteur, qui en profite pour raconter des bouttts de sa vie et évoquer ses créations les plus célèbres. Le résultat offre une bonne vue d’ensemble de son parcours de presque 60 ans, qui compte 17 albums, 19 livres de poésie, 9 trames sonores, 8 musiques pour des spectacles multimédias et 3333 molécules flottant dans le cosmos. Sans oublier les peintures, un autre pan de sa production artistique.
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Sans surprise, le livre commence avec l’histoire de La bittt à Tibi, son plus gros succès, devenu en un demi-siècle un classique absolu de la chanson québécoise.
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Le fait de casser la glace avec cette chanson en dit long. On a l’impression que Raôul Duguay voulait à la fois lui faire honneur et régler son cas avant de passer au reste de son répertoire. Il n’est pas en désaccord. Avec ce livre, il voulait une fois pour toutes qu’on comprenne que La bittt à Tibi n’est que la pointe de l’iceberg de son œuvre volumineuse.
Ça m’ennuie d’être réduit à une chanson, toute belle et efficace qu’elle puisse être. Il faut que les gens sachent qu’il y a d’autres chansons qui, pour moi, sont aussi importantes que La bittt à Tibi.
Raôul Duguay
Ce qui ne l’empêche pas d’être à 100 % fier de ce morceau, notamment en ce qui a trait à son contenu politique. Rappelons que la chanson se terminait par un « pays colonisé… à libérer », une finale sans ambiguïté sur ses aspirations nationalistes.
Vive le Kébek libre
Ce pays, c’est bien sûr le Kébek — un mot qu’il n’a pas inventé, dit-il, nous renvoyant aux Autochtones et à une inscription au-dessus de l’église Notre-Dame-des-Victoires, à Québec.
Et sur ce plan, Raôul Duguay affirme ne pas avoir bougé d’un iota. Pour lui, un peuple se définit par sa langue et sa culture, et il ne comprend toujours pas, 70 ans après sa première prise de conscience, que notre province ne soit pas devenue un pays « à part entière, avec un siège aux Nations unies ».
PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE
Le chanteur, poète et artiste Raôul Duguay

Il croit tellement à l’indépendance, qu’il a même enregistré en 2011 un hymne national pour le Kébek, écrit sur une musique d’Alain Sauvageau, à la suite d’un appel d’offres de la Société Saint-Jean-Baptiste. Sur 60 artistes sollicités, il avait été le seul à lever la main. Les critiques avaient été assassines (on l’avait accusé d’être pompeux, entre autres) et il avoue ne s’en être jamais vraiment remis.
« C’est une blessure, dit-il. J’ai répondu à un appel de la nation. Je l’ai fait sérieusement. De deux choses l’une, ou j’ai été un beau tarla de m’attaquer à ça ou j’ai été un brave. En tout cas, j’ai donné le meilleur de moi-même. »
Ce qu’il reste des idéaux
Blessures aussi, pour cet ardent défenseur de l’environnement, dont le dernier album, l’excellent J’ai soif (2010), était entièrement consacré aux enjeux liés à l’eau. Il reconnaît que c’est un sale temps pour les écolos. Et se désole que le lien entre nature et culture soit « rompu et de manière très grave ».
Même constat pour celui qui n’a cessé de chanter la paix et l’amour, vêtu de costumes arc-en-ciel, à une époque où l’on pouvait encore se nourrir des rêves hippies les plus fous, dans un contexte de contre-culture et de réinvention du monde.
PHOTO PAUL-HENRI TALBOT, ARCHIVES LA PRESSE
Raôul Duguay en 1976

Aujourd’hui, c’est la guerre partout. Les idéaux du baby-boom semblent partis en fumée. Lui et les siens ont-ils rêvé trop gros ? Été naïfs ? Utopiques ? Au contraire, il persiste et signe. Selon lui, on a plus que jamais besoin de ce discours et des artistes pour le porter.
Ce que je constate dans le monde actuellement, c’est la préférence du non-être au lieu de l’être. Moi, mon rôle dans la société, c’est de rêver une autre réalité, celle qu’il y a actuellement n’étant pas celle qui nourrit mon âme et mon corps.
Raôul Duguay
« Je suis toujours naïf dans le sens où mon rôle est de donner de l’émerveillement au monde, continue-t-il. Aussi désuet que je puisse être, je continue à dire que peace & love, c’est la solution. Mettre la paix dans son cœur et son esprit. Parce qu’aujourd’hui, ce n’est pas facile d’avoir la paix dans son cœur. Surtout si tu regardes dehors. »
Ce monde hostile n’est pas propice à la sérénité. Pas plus que l’âge, dont Raôul dit sentir les effets de plus en plus marqués. Un bobo par-ci, un trou de mémoire par-là. Il ne s’en cache pas. Mais il sait contrer cet inéluctable processus – et les idées noires qui vont avec – par des méthodes éprouvées, qui repoussent l’échéance et le « ploguent » directement sur le grand touttt.
« La meilleure façon pour moi d’avoir la voix claire et positive, c’est encore de méditer, dit-il. Parce que la meilleure solution pour affronter la mort, c’est de revenir au principe même de la vie, qui est la respiration. Tout ce qui est vivant respire. Il y a 60 ans, j’ai compris que c’est la méditation qui permet de se connecter sur l’infini et l’éternel. Et comme je suis un homme pratiquement fini à l’âge que j’ai, ce qui m’intéresse, c’est l’infini… »
Bière et archives
Et la chanson ? Bah. Raôul laisse entendre qu’il a peut-être éteint son micro. Son dernier spectacle a eu lieu en 2022 à Saint-Armand. Il ne croit pas qu’il retournera sur scène. Quant à cet album en préparation, il ne sait plus trop. Le disque est « entre deux eaux », dit-il. Question de moyens, entre autres. Il avait réhypothéqué sa maison pour J’ai soif en 2010. Il n’a plus ce luxe et trouve que la demande de subventions est un processus lourd, du « taponnage ».
PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE
Le chanteur, poète et artiste Raôul Duguay

Ironique : il dit faire le plus gros de son argent en droits d’auteur grâce à la bière « La bittt à Tibi », qui le paie pour utiliser le titre de son plus grand succès.
Heureusement, son patrimoine est bien traité. Il y a peu, la Bibliothèque nationale du Québec à Rouyn-Noranda a demandé à Raôul Duguay de lui confier son fonds d’archives. De quoi occuper le poète, qui vient de passer trois mois à faire le ménage dans ses papiers, en vue de faire sa donation.
« Ils veulent numériser tout ça. J’ai 16 boîtes ! Ça va leur prendre une couple d’années… »
Touttt est dans touttt — Le livre de ma vie
Éditions Sylvain Harvey
533 pages





