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Le succès de Pierre Lemaitre, vedette littéraire depuis qu’il a remporté le Goncourt pour Au revoir là-haut en 2013, ne se dément pas. Au Québec pour présenter Un avenir radieux, l’auteur français nous a parlé lors d’une passionnante entrevue de sa connivence avec les lecteurs, de sa propension à malmener ses personnages, des sursauts inquiétants de l’Histoire, et autres sujets connexes.
Publié à 9 h 00
C’est la première fois que Pierre Lemaitre vient faire la promotion d’un de ses livres au Québec. Et il n’en revient pas de l’accueil qu’il reçoit de la part des médias, des libraires et du public. « C’est un voyage un peu miraculeux », dit le volubile et sympathique auteur, qui regarde son succès avec étonnement et lucidité.
« Les tirages, les ventes, il y a de la satisfaction, je suis heureux d’avoir un lectorat fidèle. Mais j’avais 62 ans quand j’ai remporté le Goncourt, assez vieux pour me prémunir contre l’idée que j’étais un grand homme et un grand écrivain. »
Pour celui dont les romans sont traduits dans une quarantaine de langues, traverser l’Atlantique pour défendre son livre en français est fort stimulant.
Je suis intrigué par la perception culturelle de ce que j’écris. C’est comme si on me lisait un peu de biais, alors qu’on partage la même langue.
Pierre Lemaitre
Un avenir radieux est la troisième partie d’une tétralogie qui se déroule de l’après-guerre jusqu’aux années 1960. On y suit le destin de la famille Pelletier à travers les changements qui ont façonné la société occidentale pendant ce qu’on appelle Les Trente Glorieuses.
Parmi les protagonistes, il y a Jean, surnommé Bouboule, qui a la fâcheuse habitude d’assassiner des jeunes femmes lorsqu’il est contrarié. Parlant de différence culturelle, on se lance : pour le lectorat québécois, cette violence envers les femmes est plutôt dérangeante.
Pierre Lemaitre acquiesce. « C’est vrai que ma littérature n’est pas politiquement correcte. » Mais quelques mois après la fin de l’affaire Pelicot, et alors que vient de s’ouvrir en France le procès d’un chirurgien pédophile qui a fait 299 victimes, son tueur en série est bien en deçà de la réalité, estime-t-il.
Si j’avais voulu vous caresser dans le sens du poil, Jean aurait tué moins de femmes, elles auraient été moins jeunes. Mais ce n’est pas la vie, ça ! Qu’attendez-vous de la littérature ? Si vous voulez qu’elle ne vous trouble pas, la réalité va s’en charger à sa place.
Pierre Lemaitre
C’est pour ça qu’il aime bien malmener ses personnages — une remarque qui lui est clairement faite des deux côtés de l’océan. « C’est vrai que j’ai cette réputation. Mais pour qu’il se passe quelque chose dans le ventre du lecteur et de la lectrice, il faut taper fort. »
PHOTO ARCHIVES REUTERS
Le prix Goncourt a été attribué à Pierre Lemaitre pour Au revoir là-haut en 2013.

Connivence
Pierre Lemaitre a établi avec son lectorat, depuis sa première trilogie amorcée avec Au revoir là-haut il y a 12 ans, une connivence amusée. L’habile feuilletoniste qui manie les rebondissements autant que l’ironie, les intrigues complexes et les personnages imparfaits aime cette complicité faite de jubilation. « C’est particulier, la jubilation, parce que c’est silencieux. C’est un éclat de rire intérieur. »
Il admet la ressentir parfois en écrivant. Il a d’ailleurs été particulièrement content de lui lorsqu’il a eu l’idée de ramener dans Le grand monde, qui ouvrait sa nouvelle tétralogie, le personnage central d’Au revoir là-haut, Albert. Mais en lui donnant le nom de Louis, et en dévoilant son identité seulement aux trois quarts du roman.
Pour moi, ce personnage avait fait son temps, il était même disparu depuis deux livres ! Quand j’ai eu cette idée, je me suis dit soit c’est du génie, soit c’est une énorme bêtise. Et en fait, franchement, c’est un coup de génie !
Pierre Lemaitre
On confirme : ses lecteurs et lectrices ont crié de joie lorsqu’est arrivée cette révélation. Et ce lien entre les deux séries a permis à Pierre Lemaitre de transformer l’ensemble en une grande saga familiale : les grands-parents dans la première, leurs quatre enfants dans la deuxième, puis la troisième génération dans la trilogie à venir, qui se déroulera de 1970 à 1990.
Mais même s’il aime que ses livres soient reliés par une cartographie complexe, il s’efforce de faire en sorte qu’ils puissent se lire de manière indépendante. « Mais je n’arrive pas à convaincre les lecteurs ! Je continue de prêcher dans le désert. »
Nouvelle guerre froide
Raconter le XXe siècle en mêlant la grande Histoire à la petite, et montrant à quel point ce siècle a contribué à façonner notre époque : c’est ce que fait Pierre Lemaitre. Et les sujets qu’il aborde ont souvent une forte résonance maintenant : Un avenir radieux, par exemple, qui se déroule pendant la guerre froide, nous ramène directement au nouvel échiquier politique de 2025.
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Pierre Lemaitre

Oui, nous sommes entrés dans une nouvelle guerre froide. Je ne peux pas prétendre que je savais il y a 18 mois qu’on en serait là. Je vous assure, je n’ai pas payé Donald Trump pour faire la pub de mon livre !
Pierre Lemaitre
Le livre est rattrapé par l’actualité donc, à la grande différence que les « plaques tectoniques » se sont déplacées, et que les alliés d’hier sont devenus les ennemis d’aujourd’hui.
« Ce qui m’attriste, c’est d’écrire un livre et me rendre compte un mois plus tard que l’Histoire nous raconte la même histoire, mais inversée. C’est une très mauvaise nouvelle. Nous allons vers des temps incroyablement difficiles. »
Conclusion
Dans un an, Pierre Lemaitre publiera la conclusion de la tétralogie des Trente Glorieuses. « Je dois la clôturer de façon satisfaisante, fermer les portes que j’ai ouvertes, sans me rendre inaccessible ce qu’il y a derrière. »
C’est qu’il entreprendra ensuite l’écriture de la dernière partie de sa saga familiale, qui se déroulera probablement sur trois livres, avec les six petits-enfants Pelletier qui auront atteint la vingtaine en 1970.
« La grande question est : dans quel monde vont-ils vivre ? Qu’est-ce qui est important pour eux, à quoi ils pensent, rêvent, de quoi ils ont peur ? Et je vais leur fabriquer leur destinée. »
Au même titre que le secret de ses romans tient dans l’équilibre entre la grande et la petite histoire – « Si l’Histoire est au premier plan, elle mange le roman, si elle est trop loin, il tourne à vide » –, il estime que ce sont les personnages qui mènent aux intrigues.
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Pierre Lemaitre

La littérature nous fait comprendre quelque chose seulement à travers les émotions qu’on ressent.
Pierre Lemaitre
Du côté de l’émotion justement, la maladie et la mort du patriarche Louis/Albert sont particulièrement bouleversantes. « J’ai 74 ans, l’âge de mon héros qui meurt. Je lui dois tout à Albert, le Goncourt, tout. Alors je me suis retrouvé devant un enjeu affectif qui n’était pas secondaire. » Il a choisi de lui donner une mort douce… celle qu’il aimerait avoir. Mais c’est clair : son héros manquera à tout le monde.
« Oui, à moi aussi. Comme je fais des héros de ses petits-enfants, il va rester dans la mémoire. Nous mourons vraiment le jour où la dernière personne qui se souvient de nous disparaît. C’est ce qui va arriver à Louis. Pour ses arrière-petits-enfants, il n’existera plus. »
Il deviendra une légende peut-être ? Disons que l’auteur ne veut pas s’avancer. « Quand j’aurai fini ma dernière trilogie, j’aurai autour de 80 ans. Moi qui ai longtemps milité pour la retraite à 60 ans, je ne voudrais pas devenir l’exemple de celui qui s’accroche ! »
Un avenir radieux
Calmann Levy
585 pages





