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Combats extraordinaires

 

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Combats extraordinaires

Si la bande dessinée fut longtemps le théâtre d’impitoyables guerres intergalactiques, d’impétueux westerns, de cassage de Romains et d’inénarrables sagas superhéroïques au fil du temps, elle constitue également un terreau fertile de combats s’enracinant dans la réalité. Ces albums présentés sont autant d’échos d’un monde imparfait qui ne demande qu’à être façonné par l’art, plus précisément le neuvième, si riche et unique.

L’édition de mangas
Après Gogo monster, Sunny, Ping-pong et Le rêve de mon père, le mangaka Taiyô Matsumoto propose rien de moins qu’un nouveau chef-d’œuvre avec son plus récent triptyque en traduction française : Tokyo, ces jours-ci (Kana). Shiozawa, éditeur de mangas depuis plus de trente ans pour le compte d’une grande maison, démissionne. Vivant loin du tumulte de Tokyo avec pour seul colocataire un moineau parlant du nom de Java, l’homme n’arrive tout simplement pas à abandonner le médium. Il prend alors la route avec le fervent désir de convaincre d’anciens artistes dont il s’est occupé par le passé à produire de nouvelles bandes qu’il souhaite publier. Par le truchement d’un trait ondulant et d’un sentiment bienveillant, cette série bouleverse et obsède. Face à un monde moderne d’une innommable sauvagerie qui cherche à nous diviser, l’auteur résiste au nom de la beauté, de l’art, de la passion, du refus du compromis et du sens de la communauté. Il ne s’agit nullement d’une doucereuse ode à la nostalgie, mais bien d’un appel à s’ancrer dans le présent de nos sentiments, peu importe pour quoi bat notre cœur.

L’édition d’un journal satirique
Après avoir tant rêvé d’être un bédéiste professionnel dans le précédent tome de sa captivante série autobiographique Journal inquiet d’Istanbul (Dargaud), le jeune Ersin Karabulut se retrouve à la tête d’un nouveau journal satirique sous le régime d’Erdoan. Devenu dessinateur vedette de sa génération, il est plongé bien malgré lui au cœur de l’histoire et d’une société en pleine mutation. Si les attentats de Charlie Hebdo en 2015 ont fait basculer l’Occident dans l’horreur, Ersin nous expose avec beaucoup de verve et de sensibilité que sa passion du dessin et l’exercice de son métier engendrent également un lourd tribut dans son coin du monde. L’idée que son travail insuffle à la jeune génération le désir de tenir tête au pouvoir en place qui cherche à instaurer l’oppression bouleverse. Bien que L’Arabe du futur de Riad Sattouf ait connu — à juste titre — un immense succès, Journal inquiet d’Istanbul est en passe de lui devenir supérieur. Vivement la suite.

Récit d’émancipation
Couronné du prix Femina étranger en 2009, le roman La veuve de l’autrice torontoise Gil Adamson est l’extraordinaire et haletant récit d’une insoumission. Une jeune veuve et mère en deuil se retrouve en cavale dans l’impétueuse nature ouest-canadienne au tournant du XXe siècle. L’auteur de bande dessinée française Glen Chapron transpose en images la finesse de l’écriture de la romancière tout en donnant corps à cette nature sauvage qui devient le personnage central de l’œuvre (Glénat). Son découpage résolument maîtrisé, la verve de son écriture graphique, son maniement du clair-obscur, tout de cette adaptation témoigne d’une véritable rencontre entre deux médiums, entre deux artistes. Ce récit d’émancipation nous happe au point que notre respiration est au diapason de cette jeune femme qui combat différentes ténèbres dès la première planche.

Milieu hospitalier
Médecin d’urgence, doyen de la Faculté de médecine de l’Université Laval, bédéiste et fondateur des éditions Moelle Graphik, Julien Poitras est un militant et combattant de longue date. Sa plus récente offrande intitulée Le poids de nos traces narre le parcours atypique de cet homme de conviction. Par le truchement d’une approche graphique photoréaliste conférant une intimité des saisissants documentaires de Pierre Perrault, il braque ses pinceaux sur les coulisses du milieu hospitalier québécois. Son serment d’Hippocrate y est mis à rude épreuve, car bien plus que la mort, c’est un système en déficit de compassion qu’il combat sans relâche. Alors que les enjeux organisationnels, pécuniaires, syndicaux et corporatistes prennent trop souvent le pas sur la santé des patients, Poitras résiste. Il donne ici corps à son inaltérable sens du devoir dans une bande dessinée qui fera date.

Révolte estudiantine
D’affirmer que Quand les élèves se révoltaient d’Emmanuelle Dufour et Francis Dupuis-Déri est une lecture percutante relève de l’euphémisme. Chaque page se reçoit comme une gifle à l’encontre de notre immobilisme. Dans cette bande dessinée présentée comme un manuel scolaire de l’année 2047-48, soit douze ans après l’Effondrement climatique, les auteurs proposent une œuvre qui ne pourrait être plus actuelle et nécessaire. Contestant notre rapport à la démocratie et à ce que les institutions veulent bien enseigner, ce manuel revisite des moments clés de révoltes estudiantines. Ludique et d’une redoutable inventivité graphique, cette lecture nous enseigne, nous confronte et nous hypnotise. Sixième bande dessinée de la pertinente collection « Ricochets », Quand les élèves se révoltaient (Écosociété) constitue un devoir civique. Alors que le monde est sur le point de basculer dans un abyssal gâchis orwellien, la moindre des politesses à l’endroit des générations futures serait de se mobiliser. Ce livre constitue le premier pas.

Dégénérescence
Depuis sa création dans les pages du fanzine québécois Iceberg en 1992, Grégoire Bouchard s’affaire à développer la mythologie du squadron leader Bob Leclerc, as des airs stoïques à la gueule d’un Clark Gable surmené. Après avoir traversé la guerre asiate — en guise de remplacement de la Deuxième Guerre mondiale dans cette uchronie —, le héros fait ici face au plus grand combat de sa vie. En marge des tractations des francs-maçons asiatiques et anglophones qui menacent le fragile ordre mondial, et donc, le Canada français, c’est bien à un monde sclérosé en proie aux épanchements existentiels que le soldat se mesure. Si seulement une dizaine de pages sont consacrées au sauvetage de notre nation en finale, Opération Prince Québec (Moelle Graphik) est surtout l’occasion de sonder les travers de l’âme humaine. À l’instar du regretté Henriette Valium, Grégoire Bouchard construit patiemment un univers obsessionnel qui interroge notre rapport au monde par le biais d’un génie graphique, d’un second degré et d’une bienveillance à débusquer, imperméable aux tendances du moment. Si Bob Leclerc est l’œuvre d’une vie, Opération Prince Québec constitue sans l’ombre d’un doute le meilleur chapitre de sa vie, qu’on lui souhaite encore très longue et abondante. Un extraordinaire album.

Photo : © Maeve St-Pierre

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