Tout lire sur: Revue Les Libraires
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Cette rentrée est indéniablement marquée par une effervescence québécoise : artistes et éditeurs locaux portent haut les couleurs d’une bande dessinée aussi vivante que diverse.
À surveiller
Migrasyon
Jimmy Suzan (La Pastèque)
Fulgurant récit initiatique, Migrasyon de Jimmy Suzan retrace l’épopée familiale de son départ d’Haïti vers le Québec dans les années 1970. Avec intelligence et sensibilité, il explore les thèmes du déracinement, de l’intégration, du racisme et de l’identité. À une époque où les frontières se referment et où les algorithmes — et les humains derrière eux — s’acharnent à distiller la peur de l’« autre », cet album fait œuvre utile en levant le voile sur la diaspora haïtienne montréalaise, aussi essentielle que méconnue. D’une redoutable inventivité narrative, Migrasyon n’est pas seulement une lecture marquante : c’est un classique instantané de la bande dessinée québécoise. En librairie le 8 octobre
Transmission : Les héritages de la Baie-James
Annie Desrochers et Christian Quesnel (Écosociété)
Adaptée du balado documentaire à succès de l’animatrice d’ICI Première Annie Desrochers, Transmission est une sublime mise en images du récit de Paul Desrochers, organisateur politique, proche conseiller de Robert Bourassa et architecte du développement hydroélectrique de la Baie-James. Accompagnée de trois de ses garçons, Annie Desrochers part sur les traces de ce grand-père énigmatique et absent, qui mit tragiquement fin à ses jours. Coupée de cette transmission, elle découvre que ce projet fondateur du Québec moderne a été réalisé à fort prix : celui de communautés dont on a transfiguré le territoire, les privant à leur tour de l’important rite de passage qu’est la transmission. Après Mégantic : Un train dans la nuit, réalisée avec Anne-Marie Saint-Cerny, l’artiste Christian Quesnel revient chez Écosociété pour donner corps à cet important chapitre de notre histoire collective, ainsi qu’à l’histoire intime, profondément poignante, d’un homme habité par une ambition folle et une part d’ombre. En librairie le 8 septembre
Pleurer dans les petits pains à hot-dog
Valérie Boivin (Nouvelle adresse)
Si l’excellent Rien de sérieux de Valérie Boivin publié en 2021 par les bons soins de Nouvelle adresse nous avait permis de découvrir avec ravissement une nouvelle voix dans le 9e art québécois, son second album Pleurer dans les petits pains à hot-dog confirme son immense talent de conteuse. Dans ce récit intimiste, la jeune quarantenaire est à la croisée des chemins: poursuivre son boulot alimentaire de graphiste dans une entreprise d’accessoires funéraires ou effectuer un saut dans le vide en choisissant de vivre de son art. Boivin tisse tout en finesse la courtepointe d’un quotidien traversé de petites joies et de grands doutes avec une éloquence graphique qui fait de cette nouvelle livraison l’un des titres les plus attendus de la saison.
La physique pour les chats
Tom Gauld (trad. Éric Fontaine) (Alto)
Sixième album de l’auteur écossais Tom Gauld en traduction française chez Alto, La physique pour les chats explore avec bagout les aléas de la vie scientifique. Trou noir chez le psy, intelligence artificielle adolescente qui refuse de sortir de sa chambre, messages extraterrestres relégués dans les spams, étude du temps selon Vladimir et Estragon d’En attendant Godot ou encore problème du téléphone-homard fou fonçant sur une girafe sans os : autant de savoureux hors-d’œuvre au copieux menu de La physique pour les chats. Un album qui réaffirme Gauld comme l’un des maîtres incontestés de l’humour pince-sans-rire, sans queue ni tête… et qui, somme toute, contient très peu de chats. En librairie le 15 septembre
Libres d’obéir
Johann Chapoutot et Philippe Girard (Casterman)
Philippe Girard s’attaque à un chantier ambitieux : l’adaptation en bande dessinée de Libres d’obéir, l’essai percutant de Johann Chapoutot (Gallimard, 2020). Délaissant la fiction teintée de réalisme magique qui caractérise son œuvre, l’auteur québécois se frotte ici à un exercice rigoureux : transposer une réflexion historique dense et dérangeante. Chapoutot y démonte les origines du management contemporain, en retraçant sa filiation directe avec les structures de pouvoir mises en place sous le nazisme. Au cœur de cette démonstration : Reinhard Höhn, ancien officier SS devenu après la guerre le grand théoricien du « management par objectifs », un système qui laisse une autonomie apparente au travailleur, tout en l’enchaînant à une obligation de résultat. Une « liberté » sous contrainte, dont les échos résonnent jusque dans nos entreprises actuelles. Girard relève ce défi avec brio. Son dessin incisif, sa narration limpide et ses trouvailles graphiques soutiennent la complexité du propos sans jamais l’édulcorer. Rarement une adaptation d’essai n’aura semblé aussi nécessaire — et aussi glaçante.
Classiques contemporains
Lancée il y a trente ans, Les aventures de Lapinot du prolifique et inspiré Lewis Trondheim est sans contredit LA série digne héritière du grand et regretté André Franquin (dont il a si brillamment pastiché le Spirou l’instant d’un tome). Après une décennie passée chez l’éditeur Dargaud, où il mourut pour ensuite ressusciter à L’Association, influente structure éditoriale indépendante qu’il cofonda au début des années 1990, le héros aux grands pieds — qu’il se fout d’ailleurs toujours dans les plats — rentre à la maison avec Le chapeau maudit (Dargaud). Se situant quelque part entre Seinfeld et Scooby-Doo, chaque nouvelle livraison de sa sympathique ménagerie est l’occasion de célébrer et de rire un bon coup. Alors que plusieurs créateurs investissent le genre western, œuvrant ainsi à densifier un corpus où trône la mythique série Blueberry de Charlier et Giraud, le tandem derrière Wild West (Dupuis) composé du prodigieux illustrateur québécois Jacques Lamontagne et du scénariste aguerri Thierry Gloris est assurément dans une classe à part. Dans son cinquième excellent volet intitulé Rédemption, il nous convie à un Far West brutal aux effluves de sable et de sang.
Dystopies nouveau genre
Les auteurs Serge Lehman et Yann Legendre, qui avaient déjà signé le puissant Véga en 2022, récidivent chez Albin Michel avec Dewi et ses sœurs, un récit d’anticipation écologique haletant qui confirme la virtuosité narrative et graphique de ce tandem singulier. Quant à Hugues Micol, maître du récit de science-fiction, il imagine avec Mimésia (Futuropolis) une société futuriste aseptisée, régie par une puissante intelligence artificielle, où humains et extraterrestres cohabitent dans un monde sans frontières. Dans cet univers où la culture est uniformisée depuis des lustres, un robot veille dans le plus grand des secrets sur un chef-d’œuvre d’une époque révolue, désormais traqué par la police culturelle. Avec Moscow 2160 (Kurokawa), Kumo Kagyu (scénariste de la populaire série Goblin Slayer) et le dessinateur Kotaro Sekine plongent le lectorat dans une dystopie cyberpunk où l’Histoire a déraillé. L’Union soviétique, contre toute attente, a survécu à deux siècles de guerre froide… pour mieux sombrer dans un chaos intérieur.
De la prose à la case
Béatrice Favereau n’est pas la première Québécoise à se confronter au chef-d’œuvre de la littérature française Les liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos. En 2017, l’illustrateur Djief Bergeron et le scénariste Stéphane Betbeder avaient imaginé pour Glénat un prequel explorant la genèse du mal incarné par le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil. Avec Cécile (Moelle Graphik), Béatrice Favereau signe, pour sa première bande dessinée, une relecture résolument féministe, portée par une critique sociale affûtée et un trait vibrant, tout en souplesse et en ondulations. Autre classique littéraire revisité avec force, La bête à sa mère (Stanké) de David Goudreault connaît une saisissante adaptation graphique sous le trait incarné et acéré de Laurent Pinabel, allié au redoutable bédéiste multitâches Eldiablo (Magané — Glénat Québec, 2023; Carcajou — Sarbacane, 2024). Ensemble, ils donnent chair au monologue intérieur du protagoniste, en quête de sa mère… et de sa propre identité. Fort du succès monstre de sa collection de romans d’horreur inspirés des contes classiques, le groupe ADA lance une première salve d’adaptations en bande dessinée. Parmi celles-ci, Les 3 p’tits cochons de Christian Boivin se distingue, mis en cases par le bédéiste montréalais Andy Bélanger — un nom bien connu du lectorat de comics américains.
Grands bouleversements
En guise de second album en carrière, Charlotte Gosselin signe La glace part en morceaux (Pow Pow), un récit d’une intensité rare et d’une puissance d’évocation inégalée. Elle y retrace la lente débâcle d’une relation amoureuse marquée par la dépendance, alors que les glaces qui la retiennent au continent de sa tristesse se fissurent peu à peu. De leur côté, Catherine Plessis-Bélair et Daniel Plaisance livrent Le grain de riz (Mécanique générale), une incursion poignante dans les eaux troubles du deuil périnatal et des fausses couches. Cette première œuvre dans le 9e art, à la fois pudique et bouleversante, risque fort de faire beaucoup de bruit.
Savoir en cases
Est-ce vrai que le rouge à lèvres pouvait protéger de la peste au XVIe siècle? Depuis quand nous prélassons-nous dans un bain chaud pour nous laver? Les préjugés sur les roux ont-ils toujours existé? L’historien Laurent Turcot et l’illustratrice Héloïse Le Glaunec proposent une exploration ludique autour des perceptions, usages et tabous du corps humain à travers l’histoire avec leur captivant Pour faire une histoire courte : Le corps (Hurtubise). Réédité en fac-similé, Tintin et moi : entretiens avec Hergé (Moulinsart/Casterman), l’ouvrage de Numa Sadoul qui fit école dès sa parution en 1975, est le fruit de quatre années de travail acharné. Passionnante plongée dans les coulisses de la création où sont conviés les lecteurs à découvrir Hergé dans l’intimité de son processus artistique.





