Image

La révolution Tranquille

 

Tout lire sur: Revue Les Libraires

Source du texte: Lecture

La révolution Tranquille

À l’angle des rues Sainte-Catherine et Clark, au cœur du Quartier des spectacles, la Ville de Montréal a inauguré en 2021 l’Esplanade Tranquille, un espace public de 5 000 mètres carrés au caractère ludique, invitant à la détente et baptisé en l’honneur du libraire Henri Tranquille, qui a tenu boutique à cet endroit de 1948 à 1975.

Bien loin de la sérénité que son nom laissait présager, la Librairie Tranquille était une plaque tournante bouillonnante où se rencontraient écrivains, intellectuels, artistes et étudiants. C’est dans ce salon littéraire informel que se fréquentaient les grandes figures de la Révolution tranquille et du mouvement indépendantiste québécois. On pouvait y rencontrer Germaine Guèvremont, Hubert Aquin, Gilles Archambault, Réjean Ducharme, Claude Gauvreau, Anne Hébert et Claude Péloquin. C’est en ces lieux que le manifeste le Refus global a été publié en 1948 et qu’a été célébré — contre vents et marées — le centenaire de la mort de Balzac, dont les ouvrages étaient alors à l’Index, en 1950.

Alors qu’il avait 12 ans et étudiait au collège Sainte-Marie, chez les Jésuites, en 1957, l’historien et professeur retraité de l’UQAM Robert Comeau, plutôt que de dépenser 1$ pour un club sandwich sur son heure de dîner, préférait mettre la main sur ses premiers livres. Tranquille lui prescrivait Baudelaire, Gide, des romans d’après-guerre… « Pour des étudiants peu dégourdis, comme moi, il a eu un rôle important en faisant fi des tabous, en permettant des lectures subversives où étaient abordées la sexualité, l’homosexualité, entre autres. C’était un passionné de littérature, volubile, qui nous parlait des sujets qui l’intéressaient plus qu’il n’écoutait véritablement nos besoins, comme savait le faire Françoise Careil de la Librairie du Square. »

En 2002, Julie Laferrière a participé comme journaliste et animatrice à une série documentaire de Télé-Québec mettant en lumière ceux qui faisaient le bien dans notre société, dont Henri Tranquille. Elle a ensuite entretenu une correspondance avec lui au crépuscule de sa vie : « J’ai découvert un être lumineux qui demeurait habité par une joie sereine, malgré les revers. Il était seul, mais (avec les livres) jamais esseulé. »

Monsieur livre est à la fois le titre de la riche biographie d’Henri Tranquille, qu’a signée Yves Gauthier, et le rôle que lui a confié le Salon du livre de Montréal au printemps 1980 : trôner sur une petite estrade au beau milieu du Salon avec des documents de référence pour répondre aux questions du public, qui se souvenait de lui, le saluait et lui disait « C’est un titre qui vous revient1. » Vu les emplois précaires qu’il a occupés après 1975, dont un de garçon libraire à la Librairie Caron —qui avait fait une affaire en or en rachetant la faillite de la Librairie Tranquille —, cet honneur était une consolation, voire la consécration que lui avait prédite Yves Beauchemin, qui dit lui devoir sa vocation d’écrivain. En 1996, ce même Salon lui décerne le prix Fleury-Mesplet, une distinction décernée annuellement au libraire ou à l’éditeur qui a su le mieux mettre en valeur le livre. En 1999, il est fait chevalier de l’Ordre national du Québec. Avec Marcel Broquet et Paul-André Ménard, il a fondé la première association des libraires indépendants du Québec.

Julie Laferrière dresse le portrait d’un visionnaire qui avait pressenti que la librairie devait être plus qu’un commerce : dans la sienne, on ne se contentait pas d’acheter des livres, on jouait aux échecs, on découvrait les œuvres des automatistes exposées aux murs et on débattait. Bien avant que l’expression ne devienne à la mode, Henri Tranquille a pratiqué la médiation culturelle, une corde que Julie a elle-même ajoutée à son arc. Sa grandeur résidait dans son courage moral face à la Grande Noirceur. Être libraire dans le Québec des années 1940 et 1950, c’était naviguer dans les eaux troubles de la censure religieuse et politique. Tenir tête en étant un passeur de culture et un « courageux des savoirs » (l’expression est de Julie Laferrière) impliquait de vivre dangereusement et d’exposer à la fermeture sa librairie, devenue une arme de résistance intellectuelle. Sa lutte pour les libertés de lecture et d’expression pavait la voie aux idées de modernité et de laïcité de la Révolution tranquille, qui a transformé ce Québec en quête d’émancipation. « Malgré les temps durs et la censure, il se relevait et parvenait toujours à trouver un moyen d’améliorer la vie intellectuelle autour de lui, en fournissant un refuge pour tous, un lieu inclusif », retient Isabelle Prévost de la Librairie Fleury.

Hier, le cléricalisme duplessiste; aujourd’hui, les décrets « anti-woke » ciblant les ouvrages sur la diversité, le genre et le climat. Chez nos voisins du Sud : plus de 16 000 livres interdits dans les écoles depuis 2021, du jamais vu depuis l’ère McCarthy. La censure s’étend aux universités par des menaces de coupes budgétaires massives à moins d’un alignement avec les idéologies de la 47e présidence. Les témoignages au sujet d’Henri Tranquille nous rappellent que la culture ne se transmet pas seulement par les institutions officielles, mais aussi par ces relayeurs discrets qui, jour après jour, mettent les livres entre toutes les mains.

Pour Raphaëlle Beauregard de la Librairie Le Renard perché : « La filiation la plus évidente que je vois entre lui et nous, ce serait vraisemblablement cet amour des livres qui prend un peu le dessus sur l’aspect purement commercial. Il nous arrive parfois de “dévendre” un livre parce qu’on tient trop à la relation avec nos lecteurs et lectrices pour leur faire acheter un livre qui ne nous a pas plu, par exemple. Je retiens aussi son “amour de la visite”, car je crois qu’il faut aimer les gens et surtout beaucoup aimer parler de livres avec eux pour établir une relation sincère et durable. »

Les librairies indépendantes résistent aujourd’hui à l’uniformisation marchande en organisant des rencontres d’auteurs, des clubs de lecture, des expositions et en transformant l’acte d’achat en expérience culturelle. Chaque fois qu’une librairie indépendante ouvre ses portes à la discussion, chaque fois qu’un libraire recommande un livre qui dérange autant qu’il éclaire, chaque fois qu’un lecteur découvre dans ces lieux un repaire pour les esprits libres, on reprend, souvent sans le savoir, le flambeau allumé par Henri Tranquille.

Photo : © David Cannon
————–
1. Yves Gauthier, Monsieur livre : Henri Tranquille, Septentrion, 2005.

Palmarès des livres au Québec