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Christiane Vadnais : Rattrapée par la réalité

 

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Christiane Vadnais : Rattrapée par la réalité
Sept ans après avoir prédit la pandémie avec Faunes, Christiane Vadnais poursuit son cycle écodystopique. Elle livre Les ressources naturelles, un deuxième roman tout aussi troublant et minutieusement écrit que le premier.

« Jusqu’à un certain point, Les ressources naturelles constitue pour moi une étape dans un processus de deuil, celle de l’acceptation de la réalité telle qu’elle est. » Ses propos (et ses écrits) sont sombres, tristes à pleurer, mais Christiane Vadnais, elle, est tout sourire. Solaire. C’est que cette entrevue avec Les libraires est sa première depuis qu’elle est « sortie de sa caverne », comme elle le confie en riant, depuis que son roman, publié par les Éditions Alto encore une fois, a été envoyé à l’impression.

Dans Les ressources naturelles, l’écrivaine primée se fait lanceuse d’alerte, sentinelle. Elle est, à n’en pas douter, l’une des plus sérieuses candidates pour le prochain Prix du roman d’écologie. « C’est comme si le fait d’accompagner Faunes [dans les salons du livre et les médias] m’a fait plonger plus loin dans le sujet de la crise écologique, et particulièrement dans celui de la sixième extinction », détaille Christiane, en référence à l’effondrement massif et rapide de la biodiversité principalement causé par les humains. « J’ai lu l’essai Vivre avec le trouble, de Donna J. Haraway, et ça a été super déterminant. Elle nous invite à regarder le monde tel qu’il est, et à arrêter de l’idéaliser. C’est ce que j’essaie de faire. »

De l’importance de se remettre en question
Dans le roman polyphonique Les ressources naturelles, une voix porte plus que les autres, celle de Clémence, narratrice d’entrée de jeu, une ancienne militante écologique qui dorénavant travaille comme directrice des communications pour l’agence Torrents, une compagnie fictive promettant de résoudre à peu près n’importe quel problème d’ordre environnemental. Convaincue de faire le bien, l’attachante héroïne prend éventuellement conscience de l’erreur que constitue son choix de carrière. Mais à ce moment-là, le cours des choses ne pourra plus être renversé.

« Comme Clémence, je suis très combative, déterminée et motivée. Après, je ne sais pas jusqu’à quel point mon destin sera bouleversé comme le sien… Je trouvais ça intéressant de la faire s’épuiser dans un contexte qui est très ambigu, qui est à la fois une utopie verte et qui se révèle dystopique. Son désir d’être dans l’action, je l’ai aussi. Je pense qu’on est dans une société où les gestes priment sur la réflexion, et cette espèce de course vers l’avant peut nous mener à notre perte. Il faut accepter de changer notre attitude et d’être réceptif à l’univers qui nous entoure. »

Une chose est sûre : on se remet en question en lisant Les ressources naturelles. La prise de conscience qui découle de cette lecture est dure, anxiogène, mais — pour utiliser un mot à la mode — nécessaire. C’est à travers le personnage de Clémence qu’on assiste, impuissants, à l’écroulement des écosystèmes dans un contexte on ne peut plus québécois, dans le décor autrefois florissant et dorénavant dévasté de la vallée du Saint-Laurent. En repensant à Faunes, à ses scènes de confinement, d’épidémie et d’hystérie collective imaginées par Christiane Vadnais en 2018, cette vision du futur a de quoi terrifier. Elle viendra, sans doute, hanter des lecteurs dans leurs cauchemars.

Apprendre à vivre avec les robots
Pour redonner vie au fleuve Saint-Laurent qui, dans cette fiction postapocalyptique, n’est plus qu’un vaste cimetière inondé, la patronne de Clémence (une gynoïde prénommée Lilas) entreprend de l’ensemencer de méduses robotisées et munies de caméras. « La réanimation des espèces, c’est dans l’air du temps et je le savais en commençant ce projet. Comme l’écriture de ce livre-ci m’a pris plusieurs années, il y a des choses que j’avais imaginées et qui se sont avérées. Pendant que je décrivais les méduses mi-animales, mi-cyborg, il y a véritablement des méduses qui ont été utilisées pour aller sonder un fleuve. Ce n’était pas exactement la même chose, mais ça se ressemblait beaucoup. »

Les recherches et la documentation font donc partie intégrante du travail de Christiane Vadnais. Écrire sur l’ère de l’Anthropocène et la catastrophe climatique vient avec un certain nombre d’exigences, à commencer par une veille assidue de l’actualité technologique et environnementale. La romancière s’en fait un devoir : il lui faut, pour scénariser ces dystopies, se tenir au fait de ces nouvelles qui sont rarement bonnes, faut-il le préciser. « C’est quand même difficile, jusqu’à un certain point, de décrire ce futur-là quand il est en train de se passer autour de toi. En même temps, je crois que ça cristallise des réalités plus profondes sur les rapports que nous aurons avec les robots, et sur ceux que nous avons déjà avec les animaux qui sont en train de mourir. »

Au nom des animaux
Dans Les ressources naturelles, la nature se venge pour reprendre ses droits. L’histoire commence avec une légende, celle des mains de brume qui sèment la terreur sur les rivages en redonnant vie aux carcasses des baleines pêchées par les hommes. Cette image lui vient de la légende de la baleine endiablée, associée au Bas-du-Fleuve, au Québec, mais aussi de la tradition orale estonienne. C’est que, deux mois durant, Christiane a tiré profit d’une résidence de création à Tartu, une ville du patrimoine mondial de l’UNESCO sise non loin de la frontière avec la Russie. « Dans leur folklore, les lacs et les rivières peuvent s’envoler quand ils ne sont pas contents. Il y a beaucoup d’agentivité de la nature. […] L’une des choses qui m’intéresse beaucoup dans l’écriture, c’est de revaloriser le rôle de ce qui n’est pas humain dans nos récits. »

Depuis son refuge des Balkans à l’écart du quotidien, l’autrice de Québec a bénéficié du contact avec la littérature locale. Parmi ses rencontres livresques les plus déterminantes, elle cite L’homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk.

Faire sa part
Les activités d’une écrivaine comme Christiane Vadnais revêtent aussi une dimension sociale et politique. « Elon Musk s’inspire des œuvres de science-fiction dans ses plans pour coloniser Mars. Me rendre compte de ça, en allant voir une pièce de Dominique Leclerc, m’a vraiment fait prendre conscience du rôle des auteurs qui imaginent des mondes alternatifs. »

Sur une planète qui brûle, où subvenir à ses besoins de base constitue un défi pour un nombre grandissant de gens, avec l’inflation et la crise du logement notamment, Christiane Vadnais se sait privilégiée et elle met son talent au profit des autres. « Qu’est-ce qu’on fait comme travail quand tout autour de nous est en train de s’effondrer? On n’a pas toujours le choix de son emploi, mais moi, l’action qui est à ma portée, c’est d’écrire des récits qui vont contribuer à transformer notre imaginaire. Pour moi, ça a beaucoup de sens. »

Photo : © Stéphane Bourgeois

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