Le premier roman de Carole Laure en est un d’apprentissage. Il ne s’agit pas d’une autobiographie. Peut-être d’une autofiction. Ou alors du premier tome des mémoires émouvantes d’une femme qui a vu le jour en 1948. Dans les premières pages de Je ne m’éloigne jamais trop de la maison, on peut lire : « Ma mère, m’a-t-on dit, est morte à ma naissance. Elle a dû attendre avant de mourir de me laisser le temps de venir au monde. La perte pour toujours des bras d’une mère, ça déchire l’âme. »

« Ton père t’a donnée à nous. » C’est l’explication fournie par les parents adoptifs de la narratrice. Dès le début, écrit Laure, « ils ont été doux avec moi et ils le sont restés ». « Toute la famille m’a accueillie comme un cadeau du ciel. Georges, le père, Blanche, la mère, et leurs six enfants : trois filles et trois garçons, tous jeunes adultes à mon arrivée dans la famille. » Des gens qui ne l’ont jamais traitée comme une étrangère, bien au contraire. « Je réalise aujourd’hui la chance que j’ai eue, déclare l’artiste, à quel point tout cela était précieux. »

C’est un récit de vie qui se déroule dans le Shawinigan des années 1950 et 1960, un bouquet de souvenirs d’enfance, la chronique d’une époque souvent rude et pourtant bucolique. Je ne m’éloigne jamais trop de la maison est ce qu’il est convenu d’appeler un retour aux sources, une succession de chapitres aussi brefs qu’évocateurs grâce auxquels une femme remonte le temps et la rivière Saint-Maurice jusqu’à l’endroit où elle a grandi.

Soif de liberté

Laure, qui a signé les scénarios des quatre longs métrages qu’elle a réalisés entre 2002 et 2014, explique qu’elle a fini par se sentir limitée par les contraintes du 7e art. « J’étais tannée de courir après le financement. Mes films, c’est du cinéma d’auteur, avec des petits budgets, donc je ne peux pas imaginer ce que je veux. On me disait toujours : “tu ne peux pas faire ci”, “tu ne peux pas faire ça”. Je manquais cruellement de liberté. »

C’est à ce moment-là que des éditeurs ont commencé à proposer à la comédienne, chanteuse et cinéaste de se mettre à la rédaction d’une autobiographie. « Je n’en ai pas envie, tranche-t-elle. Ça ne m’intéresse pas de parler de mon métier. De toute façon, tout ça est sur Internet. Mais ces offres m’ont tout de même incitée à écrire, et ce qui est venu tout naturellement, c’est mon enfance. »

En vieillissant, la femme pense de plus en plus souvent à ses origines, qu’elle considère comme très romanesques. « Si je suis une grande romantique, si j’aime à ce point les contes, si j’ai autant d’imagination, c’est à cause de mon enfance et de la manière dont il a fallu que je fabrique mon arbre généalogique. Quand on est donnée à une famille alors qu’on est enfant, bébé naissant, et qu’on ne connaît pas la vérité, qu’on n’a pas d’explications logiques, on choisit nécessairement l’invention. »

Trois mères

Grande lectrice, Carole Laure a remarqué que plusieurs des romans français de l’automne — du Tant mieux d’Amélie Nothomb au Maman de Régis Jauffret en passant par le Kolkhoze d’Emmanuel Carrère — accordent une place de choix à la figure de la mère. Dans Je ne m’éloigne jamais trop de la maison, ce n’est pas une, mais bien trois incarnations maternelles qui sont évoquées. « J’ai trois mères, lance l’autrice. J’ai une vraie mère, que je n’ai pas connue mais que j’ai inventée, et que je fais vivre à travers moi. J’ai ma mère adoptive, que j’aime beaucoup, qui s’appelle Blanche. Et j’ai Marie, que j’appelle ma sœur-mère, qui était infirmière et qui m’a élevée, elle aussi. Elle m’a fait participer à la vie de la communauté, elle m’a fait voir la pauvreté qui sévissait dans les petits villages environnants. Cette femme me fascinait. »

Georges, le père adoptif de Carole Laure, savait à peine lire et écrire. Entré dans une usine de pâtes et papiers à 14 ans, il en est sorti à 65 ans. « Mon père m’a fait découvrir la nature, explique l’autrice. Je dirais même qu’il m’a enseigné la nature. Il était sensible à chaque arbre autour de la maison. Il m’a initié aux lacs et aux rivières, aux poissons et aux oiseaux. Il m’a fait voir les figures que dessinaient les nuages. Il n’avait pas beaucoup d’éducation, mais il savait raconter des histoires. »

Cette imagination, Georges s’en servait aussi pour inventer à répétition l’arrivée de la petite dernière dans la famille. « Parfois, il disait que j’avais atterri en parachute sur son terrain, écrit Laure. L’hiver, il racontait que j’étais apparue dans une boîte en carton, comme un petit chat abandonné dans un banc de neige. La souffleuse approchait et, juste à temps, il m’avait prise dans ses bras et s’était empressé de me réchauffer. […] Georges m’a fait jouer plusieurs rôles, mais celui que je préférais a toujours été celui de la princesse en canot, histoire que je m’empressais à mon tour de raconter à mes amies. »

« C’était une histoire différente chaque fois, précise l’autrice. Mon père écrivait en parlant, en racontant, et je me suis rendu compte que je faisais la même chose avec mes petits-enfants. D’ailleurs, ils ne veulent plus que je leur lise des livres. Ils préfèrent les histoires que je leur invente, mais qui sont probablement très inspirées de celles que mon père racontait. »

Une relation affective

En 2003, alors qu’elle habitait Paris, Carole Laure fait la connaissance de Boris Cyrulnik. Réunis pour une entrevue en tandem par l’hebdomadaire chrétien La vie, la réalisatrice et le neuropsychiatre discutent à propos de la résilience. « On avait passé la journée ensemble dans ma maison, se souvient Laure. C’était fabuleux. Puis on ne s’est plus jamais revus. Quand j’ai eu terminé l’écriture de ce livre, j’ai ressenti le besoin de le faire lire à Boris. Je voulais juste savoir ce qu’il en pensait, s’il trouvait ça valable. J’espérais une sorte de confirmation, j’imagine. »

La réponse de Cyrulnik : un texte de quelques pages, aussi érudit que sensible. Quelques paragraphes inspirés que l’autrice a choisi de publier en postface de son roman. « Ces mots, que Boris m’a offerts en cadeau, m’ont beaucoup rassuré. » Extrait : « Alors, sans s’en rendre compte, Carole s’est engagée dans le bataillon des carencés affectifs fondateurs de culture. Elle a été comédienne avec les plus grands, chanteuse à ravir, et maintenant écrivaine, car la littérature aussi est une relation affective. »

« J’écris d’une façon très spontanée, reconnaît Laure. Je n’ai pas de méthode. J’écris comme je pense. Il y a des pages qui sont sorties telles quelles, que je n’ai pas souhaité retoucher. Par exemple, celles où je raconte la mort de mon premier enfant, à la naissance. Je ne contourne pas les malheurs, mais je choisis de ne pas m’étendre sur ce qui fait trop mal. Parce que je crois profondément qu’il n’y a pas de bonnes raisons de s’apitoyer ou de fouiller les blessures. »

Le plus important, selon l’autrice, c’est l’attachement : « Je recommencerais ma vie telle quelle. Si je suis heureuse, c’est parce que je connais l’attachement. L’attachement, c’est très important, plus encore que le grand amour. J’ai été attachée à cette famille. Je suis attachée à celle que j’ai créée. Je ne suis pas quelqu’un qui abandonne. »

S’amusant à brouiller les pistes, à inventer, à entrelacer vrai mensonge et fausse vérité, Carole Laure résume habilement sa démarche dans les premières pages de son livre : « Il fallait que je casse toutes les fausses histoires et qu’à partir des éclats, j’invente une nouvelle vérité, synthétique et durable, si possible. Une sorte de mémoire recomposée. Celle dont j’aurais besoin pour me construire, moi. Oui, c’était de ça que j’avais besoin. On parle aux morts, je le sais depuis toute petite. » À 77 ans, forte de tout ce qu’elle a vécu, l’autrice a un style, une langue, un propos, un élan. Pas étonnant qu’elle travaille déjà à un deuxième livre.