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Carole Laure : Lire pour un supplément d’âme

 

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Carole Laure : Lire pour un supplément d’âme
« Ce livre n’est pas une autobiographie. C’est un poème à la vie. » Le grand neuropsychiatre français Boris Cyrulnik n’aurait pas su résumer de plus belle manière Je ne m’éloigne jamais trop de la maison (VLB éditeur), premier roman de Carole Laure, dont il signe la postface. Empruntant au réel comme à la fiction, l’artiste s’est entre autres inspirée de la mort de sa mère à sa naissance et de son arrivée dans une maisonnée aimante pour explorer la force inaltérable des liens du cœur. « Longtemps, je n’ai pas su quoi faire de cette chaîne de souvenirs et de rêves qui me reviennent par fragments… Pour tenter d’en circonscrire les contours, il me restait, peut-être, l’écriture. » Et ça ne fait que commencer.

Parce que la cinéaste et actrice devenue primo-romancière a déjà un second roman en cours de création. La scénarisation de ses films, quatre au total, l’aura préparée, si bien qu’elle a embrassé sans difficulté l’écriture de son premier opus comme on retrouve une terre connue. « J’aime cent fois mieux écrire un livre qu’un film. On peut tout faire en littérature : je peux plonger sous l’eau, voler, nager, aller n’importe où… Il n’y a pas de contraintes. Tout est enfin possible », insiste-t-elle. Carole Laure est entière. Résolument intemporelle aussi, avec une parole libre, une franchise désarmante, puis, il faut bien l’avouer sans donner dans la superficialité, une beauté qui irradie, redoublant d’ardeur en s’embrasant quand elle évoque ses lectures de prédilection. Et toutes celles dont elle note les titres dans l’impatience sur son portable, presque furieuse de ne pas les avoir déjà faites siennes.

Lire, c’est l’amitié
Il n’est pas étonnant qu’elle ait un jour souhaité adapter au cinéma des romans qui l’ont profondément marquée comme Soudain le Minotaure, premier roman de l’écrivaine Marie Hélène Poitras, paru en 2002, et qui demeure criant d’actualité. Poitras signe d’ailleurs la direction littéraire de Je ne m’éloigne jamais trop de la maison. Plus tard, il y eut Malabourg, troisième titre de Perrine Leblanc. Les arcanes du cinéma étant complexes, les projets ne se sont pas concrétisés. Qu’à cela ne tienne, cette dernière est devenue une amie chère à son cœur, et elle s’est éprise de son plus récent livre, Petite nature. « On la découvre dans un autre genre, Perrine se révèle. Elle est généreuse », précise-t-elle au sujet de celle qui lui tricote à l’occasion des vêtements, ravie de tenir sa camarade au chaud.

Côtoyer des écrivains fait la joie de Carole Laure. Notamment le Français Emmanuel Carrère, dont elle a lu tous les romans, y compris Kolkhoze, son dernier, qui couvre à travers un fil intime plus d’un siècle d’histoire, russe et française, jusqu’à la guerre en Ukraine. Elle avait parcouru, inarrêtable, les 560 pages de ce texte avant même sa parution au Québec. Carole Laure s’insurge souvent de devoir attendre l’arrivée ici des parutions d’outremer. « Quel talent il a, Carrère! s’exclame-t-elle. Ce livre m’obsède. Il est d’une telle sincérité, ça m’a troublée. Surtout ce rapport avec sa mère. Ça m’a fait mal. »

Il lui arrive de pleurer en cours de lecture. Souvent. Quand la magie opère, que les textes viennent lui révéler des vérités insoupçonnées sur elle-même, c’est encore plus désarmant pour la lectrice sensible. C’est arrivé avec Femmes qui courent avec les loups : Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage de l’autrice, journaliste et psychanalyste américaine Clarissa Pinkola Estés, qui fait d’ailleurs date dans l’évolution contemporaine de l’identité féminine. « Il m’accompagne encore et encore. Chaque fois que je suis mal prise, j’y reviens. C’est le livre que j’ai offert le plus. » Pour ne jamais s’en éloigner, elle en garde un exemplaire chez elle à Montréal, et un autre au chalet à Morin-Heights, les deux refuges où elle écrit. Où elle invente aussi des histoires pour ses deux petits-enfants, qui la surnomment tendrement Grumma. Toute jeune, leur mère, Clara Furey, fille de Carole Laure et de Lewis Furey devenue danseuse et chorégraphe, a aussi goûté à ce plaisir. « Elle ne dormait pas bien. Dans l’espoir de l’apaiser, le premier livre que je lui ai acheté, c’était Claudine de Lyon de Marie-Christine Helgerson », se souvient-elle. Les péripéties de cette héroïne de 11 ans qui, après être tombée malade, part à la campagne avec le rêve d’aller à l’école pour savoir lire, écrire et dessiner, ont fait leur effet sur Clara.

Une irrésistible compulsion
Oui, il y a toujours cette compulsion livresque chez Carole Laure. En un souffle, elle s’emballe en nommant les romans La fille d’elle-même de Gabrielle Boulianne-Tremblay et Le bonheur de Paul Kawczak, dont elle avait lu et savouré chacune des pages de Ténèbre, son précédent. Elle est fidèle aussi. Quand elle adopte une voix, elle veut tout lire d’elle. Comme pour Kev Lambert, dont Querelle de Roberval reste un merveilleux souvenir de lecture. « Je l’admire beaucoup, j’aime l’entendre en entrevue. On a besoin de ces propos-là, de cet éclairage sur le monde moderne. » Elle poursuit en nommant Les choses humaines, roman de Karine Tuil paru en 2019, et les nouveautés La nuit au cœur de Nathacha Appanah, tout juste commencé, qu’elle juge solide, bien que dur. La maison vide de Laurent Mauvignier sera le prochain. « Oh, et il y a aussi… Comment s’appelle-t-elle déjà? Voyons… Elle est si brillante, philosophe, impitoyable et révolutionnaire. Voyons… » La lectrice s’emporte quand elle ne trouve pas. Rebelote, elle pianote sur son téléphone. « Despentes! Virginie Despentes! », s’enthousiasme-t-elle. Apocalypse bébé et King Kong théorie restent ses préférés de l’écrivaine française révélée en 1994 avec son roman Baise-moi.

Évoquer Virginie Despentes lui fait penser à Nelly Arcan. « Un jour, en France, une attachée de presse m’a demandé si je connaissais cette Québécoise… Elle m’a mis Putain entre les mains, sûre que j’aimerais. J’ai tout lu d’elle ensuite. » Puis, elle s’assombrit en repensant à sa mort tragique et, un peu avant le drame, à cette émission de variétés à laquelle elles avaient été conviées en même temps pour parler de séduction… Ses yeux roulent. Un ange passe. Il faudra qu’elle lise La vie continuée de Nelly Arcan de Johanne Rigoulot, donc. Il n’en fallait pas plus pour que la primo-romancière note la référence. La liste s’allonge dangereusement. Totale, Carole Laure n’en a que faire. Pour elle, lire, c’est la vie… avec un supplément d’âme.

Photo : © Carl Lessard

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