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Pierre Yergeau a subjugué la critique en 1992 avec un premier titre, Tu attends la neige, Léonard?, Réginald Martel s’inclinant en parlant de grande littérature, Diane-Monique Daviau manquant de superlatifs et moi, émerveillé, évoquant Ducharme.
Apparu spontanément et devenant rapidement l’un des grands écrivains québécois du passage entre le XXe et le XXIe siècle, cet Abitibien a publié bien des choses à L’instant même, des textes prégnants et de lui seul possible; puis il se fit rare mais voilà qu’il revient, édité à Paris. Une histoire de deuil suivie en échancrures d’une histoire d’amour irréalisé qui n’en reste qu’au plus fort de son enjeu, le désir…
Ce roman est tout en morcellements de séquences entrelacées entre la vie passée avec un amour mourant (le cancer prend sept ans à venir à bout de la femme de sa vie, non nommée) et l’enfilade des peines et des jours pour ce veuf estropié qui, après le risque de l’abîme, tente de se remettre à flot par des moyens glauques (Yergeau ne serait pas Yergeau sans cela) mais aussi par des éclairs de vie imaginée, nouvelle, qui serait possible, belle, avec des femmes de hasard (sur Instagram, Messenger, etc.) et, in fine, une apparition, qui ne sera pas un recommencement de passion, d’où la force du lamento, ce désir poignant qui le saisit envers une femme autrefois aperçue et retrouvée par hasard et qui lui apparaît comme la seule possibilité d’une idylle, encore, autre, dernière, comme la neige d’avant le printemps, mais qu’il sera impossible de vivre même si l’envie en est là, dans le désir, seul juge de sa volonté, seule possibilité de retrouver la grâce.
Étonnant ce Yergeau qui effectue subrepticement et malignement un retour littéraire dans un registre (la trame d’un roman Harlequin mais à mille lieues du genre) campé aux antipodes de ses ouvrages précédents, les joies de l’enfance d’un orphelin à Val-d’Or (Tu attends la neige, Léonard?), la misère des corons abitibiens (L’écrivain public), la laideur des ruelles montréalaises (Ballade sous la pluie), le cru, le sale, le radical, le transversal, l’angoisse fin de siècle (1999), pour attirer son lecteur du côté des intermittences du cœur, de la condition sentimentale, avec une délicatesse que perturbe un désespoir contenu et à traverser, à combattre; une histoire entremêlée d’un deuil à encaisser et d’un besoin d’amour à renouveler, des forces qui ne se combattent pas mais se suivent comme les jours, les nuits, les matins, les saisons, la théorie de la survie, une histoire où le narrateur surnagera malgré la détresse car fixé à une injonction — survivre.
En l’occurrence, pour s’échapper, ce sera dans la décision d’aller vivre ailleurs et le narrateur quittera le nid de l’amour en allé pour (changer de lit changer de corps) s’éloigner des lieux de la mort et déguerpir avec Élios le Beauceron poilu, sage et aimant, que la disparue lui avait fait adopter pour la remplacer dès lors qu’elle ne sera plus là.
Fuir le pays, fuir ce qui n’est pas résolu, écrit le narrateur, quitter son coin ombragé du monde, une grande maison vitrée sise au creux des arbres dans les Laurentides, et mettre le cap sur Paris la capitale, qui est à ses yeux la ville des écrivains. Yergeau, en épilogue, cite alors Gary, Stein, Hemingway, Arendt, Joyce, Tsvetaïeva, tous émigrés, tous exilés, alors que lui, le narrateur, ne nous aura jamais vraiment laissé entendre qu’il en était un, écrivain.
Bel et bien un, ce Yergeau, un écrivain rare. Avec sa gueule à la Foglia, son profil de passant furtif, Pierre Yergeau est à mes yeux l’un des écrivains québécois les plus singuliers, qui se cache, qui fuit son lectorat, qui n’a pas fait le choix radical de la non-apparition comme Ducharme l’a réussi mais qui possède sur son écritoire tout ce qu’il faut pour qu’on le range à demeure parmi les Marie-Claire Blais et Jacques Poulin, Gilbert La Rocque, Jean Basile, Jacques Benoit, Mavrikakis et Mistral, les décoiffés, les plumes aventureuses et libres.
Ses romans, à Yergeau, ne sont pas vraiment des romans, plutôt des suites au sens musical du terme, de petites compositions qui diffusent en mode piano-forte des histoires entrecroisées de réalité et d’onirisme, de réel et d’idéal; dans ses livres on saute d’un court chapitre à l’autre comme si on changeait d’histoires (c’est un « vignettiste ») mais en y retrouvant, subtilement tracé, un suivi métaphysique où tout est incertain, obscur, possible, d’un reliage qu’il nous laisse à deviner, à sentir, comme si le rôle de l’écrivain était de mener le travail de cerclage d’un monde comme un ouvrier le fait d’un tonneau, d’une cuve.
Dans Dernière neige, cette fois-ci, ce n’est qu’en mode pianissimo qu’a écrit Yergeau, il a fait l’option de la douceur (non démunie de détresse) et de la lenteur (non démunie de gravité), il a fait le choix d’épurer, il n’y a plus de forte, que du piano, en cela il se rapproche de ce qu’Annie Ernaux nomme « l’écriture plate », non pas une écriture ennuyeuse, une écriture débarrassée de tout surplus, lestée, rivée à l’essentiel; il va directement aux « scènes » sans se préoccuper des préliminaires, de leur développement, de leur logique, de leur explication. Dans un entretien sur le site des éditions Phébus, il dit s’être inspiré du court roman d’Annie Ernaux Passion simple, récit sec d’une attente, l’attente seul enjeu au cœur du texte, une femme guettant la venue d’un étranger avec lequel elle aura une relation charnelle qui en restera là… « J’étais fasciné par tout ce qu’elle laissait à l’extérieur du roman », dit-il.
Yergeau revendique « une sorte de Passion simple au masculin ». Là où Dernière neige a une force terrible et une grande beauté, une originalité, c’est que l’auteur part du deuil d’un amour total (que n’a pas ébranlé le cancer lent) pour qu’après une bataille intérieure atroce et déroutante chez le survivant puisse se réveiller un autre désir qui le sauverait mais qui, impossible à mener à sa plénitude, le décide au choix du départ avec le chien substituable à la morte, la fuite vers la ville des écrivains.
Autrement dit pour le narrateur de Yergeau, comme pour celui de Proust, ce départ est celui du commencement, du temps retrouvable par le déclenchement de l’écriture, l’entrée dans la littérature, seule consolatrice, seul abri, seule chute dans la lumière du monde, seule recherche… de ce que l’on sait (ou ce que l’on croit) avoir perdu.
Photo : © Robert Boisselle





