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On doit l’appellation police procedural, traduite en récit de procédure policière, au critique de polars du New York Times, Anthony Boucher, qui y a œuvré de 1951 à 1968. En parallèle avec la vague du roman noir « hard-boiled » des années 1940-1950, popularisé par les romans de Dashiell Hammett, Raymond Chandler et compagnie, ce sous-genre du polar est apparu aux États-Unis en 1945 sous la plume de Lawrence Treat avant d’être adopté par les grands ténors américains du genre que sont Ed McBain, Bill Knox, Dorothy Uhnak, John Creasey, ou des Anglais comme Maurice Procter. Dans ce type de roman, les auteurs plongent le lecteur dans la vie quotidienne des forces de l’ordre dont on met en lumière le travail d’équipe dans leur lutte contre le crime. En général et à quelques rares exceptions près (comme Roger Borniche, auteur de plus de vingt romans noirs), les écrivains de polar ne sont pas des policiers. Mais depuis les années 2010, la situation a changé et il se publie de plus en plus de récits écrits par des représentants des forces de l’ordre, notamment des gradés. Par exemple, et pour n’en citer que quelques-uns, les noms d’Olivier Norek, Laurent Guillaume, Danielle Thiéry, Hugues Pagan, Bernard Minier (pour la France), Jørn Lier Horst (pour la Norvège), etc., apparaissent régulièrement dans la liste des best-sellers. La contribution de ces flics est intéressante dans la mesure où leur expérience professionnelle apporte une note de réalisme, une crédibilité, à des récits dont ils critiquent parfois les représentations plus ou moins justes qu’on y fait de leur métier. Christophe Molmy, ancien chef de la Brigade d’intervention et de recherche de Paris, s’est lancé dans l’écriture de romans noirs en 2015, dans lesquels il tente de démystifier le caractère héroïque du travail de policier. Car selon lui, il n’existe pas de superflics ni d’enquêteurs futés à la Sherlock Holmes…
La condamnation des vivants est le premier polar du commissaire divisionnaire Marco De Franchi. Dès son plus jeune âge, il rêvait d’être écrivain autant qu’enquêteur. Ainsi, il devient commissaire dans le SCO ou Servizio Centrale Operativo, version italienne du FBI américain. Puis il se lance dans l’écriture de thrillers en s’inspirant de ses expériences sur le terrain. Dans une note finale, il exprime son désir de ne pas trop s’écarter d’une authentique enquête criminelle et de respecter la vraisemblance. Ce qu’il fait jusqu’à un certain point…
Valentina Medici, la plus jeune commissaire du Service central des opérations, est envoyée dans une petite ville de province pour enquêter sur une affaire des plus inquiétantes : des enlèvements d’enfants, victimes d’un tueur obsédé par les œuvres du peintre Caravage et qui se sert des cadavres pour faire des reconstitutions macabres des tableaux du célèbre peintre. Dans cette affaire à haut risque, elle est épaulée par Fabio Costa, un ex-flic d’élite, au passé obscur. Ils devront affronter bien pire qu’un tueur en série, ce dernier faisant partie d’un véritable réseau de psychopathes qui opère dans le darknet. Le meneur de ces monstres les amènera aux portes de l’enfer, dans un Musée des horreurs où sont exposés des dizaines de cadavres convertis en œuvres d’art par un metteur en scène fou.
L’enquête est longue, labyrinthique, avec des rebondissements incessants qui font dire au critique du quotidien italien le Corriere della Sera « que ce livre est un aimant dont il est difficile de se détacher ».
Si dans l’ensemble, le désir de vraisemblance de l’écrivain-policier est respecté dans ce récit très documenté qui détaille avec réalisme une enquête criminelle intégrant les nouvelles technologies, la thématique de base, par contre, est plutôt classique et flirte souvent avec l’invraisemblable. Les psychopathes obsédés par l’art et la mort sont légion dans le thriller contemporain, et certaines parties de cette intrigue relèvent plus de l’horreur que du polar, même si l’auteur infuse à son thriller une dimension esthétique surprenante.
Michel Tourscher est un commandant de police qui vit et exerce dans les Alpes-Maritimes. En 2013, il publie Flics Requiem, un premier roman, avec lequel il remporte le prix VSD du polar. Adapté en film par Olivier Marchal en 2025, sous le titre de Bastion 36, il est réédité la même année par les éditions Prisma.
À la fois thriller et roman (très) noir, ce récit captivant nous plonge dans les coulisses de la Police judiciaire de Paris. Il met en scène Lucas Alberti, un ancien de la brigade antigang recyclé en détective privé contacté par une femme qui veut retrouver son mari échappé d’une clinique psychiatrique. Or l’homme recherché n’est nul autre qu’un capitaine de police dont trois collègues ont été abattus récemment par un mystérieux tireur toujours au large. À son corps défendant, Alberti se trouve mêlé à cette affaire épineuse, pleine de périls, car il vient d’entrer dans la ligne de mire du meurtrier. Obsédé par la quête de la vérité, il se lance à corps perdu dans le tourbillon de cette enquête riche en péripéties au cours de laquelle se succèdent les planques, les filatures risquées, quelques fusillades létales, le tout menant à un dénouement digne d’un western. Comme l’écrit le préfacier Olivier Marchal, ce récit est « un polar d’une grande maîtrise, criant de vérité, écrit par un vrai flic de talent ». Ajoutons que ce livre remarquable mérite largement sa réédition récente et une plus grande diffusion.
En 2010, à sa sortie de l’école de police, Romain Puértolas a intégré un service opérationnel de police judiciaire de la Police aux frontières chargé de démanteler les réseaux d’immigration illégale. Après le succès de son roman L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, il se met en disponibilité pour se consacrer à l’écriture.
Son roman le plus récent, Ma vie sans moustache, est le récit mi-loufoque, mi-sérieux d’une enquête très spéciale : l’écrivain part sur les traces d’Adolph Hitler à San Carlos de Bariloche, un petit village argentin où il va tenter de comprendre la folie qui s’est emparée des villageois persuadés d’avoir côtoyé le dictateur nazi pendant plus de vingt ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Se mettant en scène lui-même comme protagoniste de ce récit ubuesque (très différent des romans noirs de ses collègues), il mène une enquête aussi sérieuse qu’absurde, où se mêlent anecdotes réelles et théories complotistes sur l’hypothétique mort du dictateur à Berlin, le 30 avril 1945. Écrite dans le style « parlé » typique de cet auteur facétieux qui prend plaisir à nous mener en bateau, cette histoire se conclut par un de ces dénouements explosifs (de rire) dont cet écrivain hors normes a le secret.
Ces trois exemples (parmi d’autres) de polars captivants écrits par des flics illustrent, une fois de plus, l’évolution constante et la faculté d’adaptation du genre, pour le plus grand plaisir des amateurs qui en redemandent.





