Image

Le vampire

 

Tout lire sur: Revue Les Libraires

Source du texte: Lecture

Le vampire

Au moment d’écrire ces quelques lignes, Charlie Kirk vient d’être assassiné. En juin dernier, alors que je venais de terminer le texte du numéro précédent, ce fut l’élue démocrate de l’État du Minnesota, Melissa Hortman, et son conjoint qui ont été tués. Trois morts, deux camps politiques, et le début d’un cycle de violence qui fait le lit d’un fascisme se nourrissant avec la même délectation du sang versé. Décidément, le mal est sorti de sa tombe…

Lire au moment du danger…
Récemment, j’ai lu l’ouvrage de Johann Chapoutot Les irresponsables : Qui a porté Hitler au pouvoir?. Ce livre, qui porte sur la situation politique de l’Allemagne entre mars 1930 et janvier 1933, peut se lire comme une cartographie des lâchetés politiques. On y voit comment toute une classe politique et financière, plus attachée à l’argent et aux privilèges qu’à la démocratie, a pavé la route au nazisme. Cet historien nous rappelle que la « fin de la République de Weimar est un événement-monstre en même temps qu’un événement-monde […] ». Il montre bien en quoi cette République a aussi été capable de « faire rimer histoire et espoir » avant de sombrer, mais, surtout, il nous montre que ce naufrage n’était pas inéluctable.

En effet, la chute dans l’horreur et la guerre n’était pas portée par une marche inexorable de l’Histoire qui ferait du nazisme la conséquence inévitable de la crise économique de 1929. L’auteur montre comment, lors de plusieurs scrutins en 1932, les nazis stagnent et n’arrivent pas à prendre le pouvoir par les urnes. Malgré des victoires dans plusieurs régions, ils savent qu’ils ont atteint leur plateau. Goebbels, que Chapoutot cite, dira : « On n’arrivera pas à la majorité absolue, on doit donc choisir une autre voie. » Cet autre chemin ne sera pas ouvert par eux, mais par une bourgeoisie économique et des partis politiques qui avaient bien davantage peur du Parti communiste et des sociaux-démocrates. Ils pensaient maîtriser, avec une arrogance qui transparaît durant tout le livre, facilement Hitler. Ils ne pouvaient pas avoir plus tort. En somme, « l’arrivée des nazis au pouvoir procéda d’un choix, d’un calcul, d’un pari » que des millions de personnes payeront de leur vie. Le monstre était lâché et il allait boire jusqu’à plus soif… avant de se faire oublier…

Se convertir au fascisme?
C’est dans un geste complémentaire à celui de Johann Chapoutot que Mark Fortier, dans Devenir fasciste : Ma thérapie de conversion, joue le rôle de « l’honnête pantouflard » qui, devant la montée de l’extrême droite partout dans le monde, décide de collaborer. « L’heure de la révolution conservatrice a sonné. Toute opposition est futile. Quiconque veut survivre à la tempête qui s’annonce aurait avantage à se mettre à l’abri. » Dans un style aussi travaillé que mordant, ce livre met en lumière nos renoncements collectifs et individuels. L’auteur nous montre bien que « [l]a déroute de la démocratie sociale et libérale est partout manifeste. Ce régime, qui est mon milieu naturel, recule sur tous les fronts; nulle part elle ne trouve la force de passer à l’offensive ». Il ne faut pas être dupe de l’ironie de l’auteur : le danger est réel, et cet essai est bien loin d’être un appel au renoncement. La conversion de l’auteur n’aura pas lieu pour une raison : « […] je suis incapable de pardonner aux démagogues la violence qu’ils infligent aux mots. » C’est à travers le langage, ce « don qui nous oblige », qu’il trace la ligne. Résister par un usage réfléchi du langage est déjà une manière de faire barrage, mais il me semble que Mark Fortier nous propose plus.

En effet, cet ouvrage se termine par une méditation sur l’amitié. Le dictateur, seul au sommet et cultivant l’hostilité, est pris dans le registre de l’« ennemi » et de la méfiance. Or, l’amitié ne peut s’abandonner à cette « philosophie de la force », elle a d’autres exigences : « Il y a, dans le principe de l’amitié, une assomption de la fragilité humaine. Il y a aussi un abandon, puisqu’on accepte de se reconnaître dans l’autre. Quiconque prend le risque de s’attacher ainsi à d’autres individus convient de se laisser vaincre et briser par la vie. […] Le groupe que l’on forme avec les autres est la seule façon que nous avons de frôler l’infini dans le monde fini qui est le nôtre. »

Cet infini, aussi poétique qu’il puisse paraître, me semble être l’une des forces agissantes de nos vies. C’est cette force vitale qui nous permet de prendre des risques pour les autres, de nous mettre entre le monstre et sa victime. C’est l’acceptation de la finitude de nos vies qui nous fait comprendre la fragilité de celle des autres et agir en conséquence. C’est cette pulsion de vie qui traverse plusieurs scènes du magnifique roman Le bonheur de Paul Kawczak et qui me pousse à penser que rien ne sera jamais joué pour celles et ceux qui ont des ami·es sur qui compter. L’amitié est ce que le fasciste ne pourra jamais connaître.

Le Demeter est vide… il est ici.
La lecture des livres de Johann Chapoutot et de Mark Fortier me fait penser que la bête a quitté les années 1930 pour arriver sur nos terres. Il faut savoir mettre un mot sur le mal qui rôde : le fascisme est un vampire. Il se nourrit du sang des vivants sans loyauté. Il n’a pas d’ami·es. Il n’a que des ennemis et, au mieux, ne possède que des alliés, desquels il saura tirer profit. C’est la faim et la peur de la mort qui le pousse vers l’autre. Pour lui, nous ne sommes que des corps disponibles. À chaque époque, il se nourrit du vivant pour pouvoir tuer une nuit de plus. C’est un égoïste qui voit l’autre comme un moyen ou un obstacle. C’est un monstre qui ne verra jamais la lumière parce que tout ce qui est lumineux le tue. Et, à la fin, il sera, et pour l’éternité, affreusement seul. S’y convertir ou s’y soumettre, c’est vouloir différer notre mort, mais ce n’est certainement pas vivre.

Et à la fin du roman de Stoker, quand tout doit se jouer, c’est collectivement, par une conjuration d’amitié, qu’on en vient à bout.

Photo : © Les Anti Stress de Monsieur Ménard

Palmarès des livres au Québec