Image

Anne-Marie Beaudoin-Bégin : Pour en finir avec les complexes

 

Tout lire sur: Revue Les Libraires

Source du texte: Lecture

Anne-Marie Beaudoin-Bégin : Pour en finir avec les complexes
Depuis qu’elle a fait paraître La langue rapaillée (Somme toute, 2015), puis La langue affranchie (2017) et La langue racontée (2019), Anne-Marie Beaudoin-Bégin est souvent sollicitée lorsqu’il est question de langue. Ses livres, accessibles et captivants, sont apparus comme un vent de fraîcheur à propos d’un sujet fréquemment jugé rébarbatif, car lorsqu’on nous entretient de la langue française au Québec, qu’elle soit parlée ou écrite, c’est très souvent pour souligner, et de façon ostentatoire, nos erreurs et nos fautes. Il faut le dire, en matière de langue française, on a parfois l’impression de marcher sur des œufs, à tel point qu’on ne sait plus à quel saint vouer notre langue. Tête-à-tête avec une linguiste qui n’a, heureusement, pas la langue dans sa poche.

Selon l’adage, il faudrait tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. On est en droit de se demander si cette expression n’a pas été créée spécifiquement pour le cas du français au Québec tellement les règles et les exceptions sont légion et que l’on craint de prononcer une tournure ou un mot de travers. Anne-Marie Beaudoin-Bégin, dite l’Insolente linguiste, nous rassure : la langue appartient avant tout à celles et ceux qui la parlent. « On ne peut pas mettre le doigt sur le français, c’est comme un ensemble global qui bouge, qui varie selon le temps, selon l’âge de la personne, selon sa provenance géographique, selon son éducation, selon son niveau économique. » C’est cette notion de variation qui a le plus fasciné la sociolinguiste, qui en a fait sa marotte en quelque sorte.

Fluctuation et mouvance
Même si l’on sait depuis toujours que les langues évoluent dans le temps, forcément parce que le monde lui-même est en constant changement, on a plutôt l’impression que le français est fixe et inaltérable et qu’il est affublé d’un caractère manichéen, oscillant entre le bien et le mal, entre le bon et le mauvais, sans nuances. Bien sûr, la langue doit être régie par une certaine structure, ce qui diffère toutefois de la rigidité qu’on a tendance à lui imposer. Cela est dû au fait que le français, considéré langue de prestige au XVIIIe siècle et que l’on a orné sciemment de préceptes complexes pour qu’il puisse se mériter, est demeuré coincé avec cette perception d’objet intouchable. Maintenant, on « [croit] que la langue elle-même se résume à la langue standard [le barème étant la France] incluse dans les ouvrages de référence et, par le fait même, que tout ce qui en diverge n’appartient pas à la langue1 ». C’est ainsi qu’on fait abstraction du contexte de communication en exigeant le registre standard comme norme à maintenir en tout temps.

Pourtant, que l’on s’adresse à un groupe venu vous écouter à l’occasion d’une conférence en études spécialisées ou que l’on discute autour d’un pichet de bière entre chums, le registre de langue ne sera pas le même. « L’anglais est beaucoup plus permissif et il y a ce qu’on appelle un anglais de communication, donc on n’est pas obligé de tout maîtriser. C’est comme si en français, on nous obligeait toujours à prendre un set de thé en porcelaine. Puis là, on se fait reprocher de le casser. » Anne-Marie Beaudoin-Bégin ne désire pas opposer une langue à une autre en tentant de déterminer quelle est la meilleure, loin de là. Et elle l’aime, son français, elle a même décidé de consacrer ses études à son histoire et à sa phonétique. C’est justement parce qu’elle veut qu’il reste vivant qu’elle souhaite qu’on lui accorde flexibilité et souplesse et qu’on se permette d’en jouer. Par crainte de le dénaturer, on l’installe dans un écrin placé sous verre surveillé par des gardiens censés en empêcher toute altération venue de l’extérieur.

On dit que la peur est mauvaise conseillère, et c’est à cause d’elle notamment que la langue française au Québec est si étriquée. Appréhendant qu’elle disparaisse, on l’affuble d’un rigorisme qui donne l’effet contraire; puisqu’elle nous laisse si peu de place en tant que locuteurs, on a plutôt envie de la déserter. Plus on se fait rabrouer sur notre façon de parler ou d’écrire, moins on a envie de faire sienne sa langue, ce qui n’est pas étranger au fait que l’on remarque à Montréal une plus grande utilisation de l’anglais en tant que langue courante, notamment chez les jeunes. Il y aurait avantage par ailleurs à réformer les cours de français en incluant la participation des linguistes, trop peu consultés. « Le français est capable d’inventer des mots, on a tous les outils, mais on n’a pas la permission morale. Ce mot-là n’existe pas s’il n’est pas dans le dictionnaire, ce mot-là n’existe pas s’il n’est pas permis par tel ou tel. En fait, c’est l’attitude par rapport à la langue qu’il faudrait changer, l’idée que les personnes qui parlent une langue n’ont aucun mot à dire sur cette langue-là. » Anne-Marie Beaudoin-Bégin nous enseigne que les conséquences d’une telle intransigeance amènent cette fameuse insécurité linguistique, sentiment très répandu au Québec, qui jugule notre parole au lieu de lui laisser libre cours. Dès qu’on utilise un terme pour se faire comprendre, il existe, ce n’est pas le dictionnaire qui peut en décider, ce sont les locuteurs qui ont le dernier mot sur l’usage. Si toute une collectivité finit par adopter une façon de dire ou d’écrire, elle force à faire changer la norme. La langue, il faut se l’approprier pour qu’elle reste pertinente et non la frapper d’interdits.

Le genre par défaut
On nous l’enseigne très tôt à l’école, le masculin l’emporte sur le féminin. Louky Bersianik le démontre avec éclat dans son roman L’Euguélionne : « un cochon et cinquante femmes sont morts dans la tempête ». Dès qu’il y a un sujet masculin, peu importe si son nombre est inférieur ou s’il est placé plus loin du qualificatif dans la phrase, il a prédominance. Affirmer que cela n’a pas d’incidence revient à dire que la manière dont on s’exprime n’a pas d’importance. Le choix des mots n’est cependant pas anodin. Puisque le masculin prévaut, et à force de loi, le féminin est invisibilisé. Plusieurs efforts au Québec sont tentés pour rendre la langue inclusive, mais comme chaque fois qu’un changement s’opère dans le domaine, la route est longue et connaît ses diffamateurs. Anne-Marie Beaudoin-Bégin n’apprécie guère le point médian (ex. : administrateur·trices). Étant donné que la langue est d’abord une affaire d’oralité, cette formule ne résout pas le problème. « Ça serait le fun que la langue évolue vers le fait qu’on a beaucoup de mots épicènes. Par exemple dire élève au lieu d’étudiant. » Même si le premier désigne quelqu’un de plus jeune que le second. « Pourquoi on n’accepterait pas d’élargir le sens? » D’ailleurs, le livre La langue racontée qui compte 152 pages a été entièrement écrit de cette façon, preuve que c’est possible.

La langue se veut le reflet de nos idées et de notre esprit, mais aussi, et peut-être avant tout, de nos émotions. En sachant cela, la confiner est d’autant plus absurde puisqu’elle contraint même nos liens, nos élans, nos impulsions. On tente de la standardiser, mais « la langue va aller là où elle veut ». En lisant les livres d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin, on comprend que la langue n’est pas juste un moyen de communication, elle est sociale, culturelle et identitaire. Revisiter notre relation au français au Québec s’avère primordial et une des premières choses à faire est de jeter nos inhibitions aux orties. Le reste, c’est à nous de l’inventer.

Palmarès des livres au Québec