Comment aider les chorégraphes émergents du Québec ? Tangente se pose la question depuis 1980. Premier diffuseur spécialisé ici en danse contemporaine, Tangente assiste et observe depuis 45 ans les changements à la vie des jeunes artistes. Et voit les impacts sur les créateurs et la création. Comment les aider ? Le LABdiff est l’un de ces coups de pouce.

« L’idée, post-pandémie, était de donner plus de temps aux artistes et plus de soutien. Qu’ils puissent tester des idées, trouver un endroit pour faire de la recherche » et des essais-erreurs, raconte la commissaire et responsable de la programmation, Laurane Van Branteghem.

Le LABdiff est un laboratoire en trois temps qui permet aux artistes de suivre naturellement des étapes de création sans avoir à couper ni le flux ni l’inspiration.

D’abord, une semaine de « résidence sèche », juste le studio, pour que les artistes puissent installer le corps et les gestes : la colonne et l’âme d’une chorégraphie. Ensuite, une « résidence technique » pour expérimenter les possibilités scénographiques ou technologiques. « On incite les artistes à choisir un seul aspect — soit le son, soit la lumière, soit la vidéo ou la scénographie — et à le creuser davantage, à apprendre comment fonctionne l’outil, à travailler avec un spécialiste », explique Mme Van Branteghem.

Tangente offre le cachet pour les artistes et un « petit montant pour une personne externe », qui passe parfois en éclairagiste, en vidéaste… ou en gardienne d’enfants, selon les besoins.

Le cœur et l’autour

En 2017, après quelques années de nomadisme où Tangente a présenté des saisons courtepointe en divers théâtres, le diffuseur trouvait un nid au Wilder, l’édifice danse de Montréal. Un immeuble tout neuf avec, soudain, plein de jouets pour les artistes — de la lumière, des projecteurs, des consoles de son formidables… Dans les années suivantes, Le Devoir avait noté une tendance aux « pièces dont la “finition scénographique” était beaucoup, beaucoup plus léchée que le cœur du propos », que la chorégraphie ou le travail du corps.

« De là, on s’est demandé comment on pouvait harnacher cette bibitte-là, le Wilder, et ses possibilités », explique Laurane Van Branteghem.

Finalement, la dernière étape du LABdiff est une présentation informelle et sympa devant public — avec un bar dans la salle et des pantoufles en Phentex (achetées, assure-t-on, dans les sous-sols d’église de la Beauce et de la Gaspésie) pour les spectateurs.

Suit une grande discussion menée par les commissaires de Tangente (aussi Marco Pronovost et Jaleesa Coligny) où les chorégraphes n’interviennent pas ; ils écoutent. « Ces discussions sont un endroit où l’intelligence collective est la plus… activée », avance Mme Van Branteghem, un peu émue. « La façon de s’adresser les uns aux autres, la bienveillance, la sincérité, la générosité, l’ouverture… »

« Je suis à chaque fois émerveillée. Les spectateurs vont dire à quoi ça leur a fait penser, les liens avec d’autres œuvres, l’impact sur le public… » Autant de nourriture dramaturgique pour faire mûrir la chorégraphie.

La chaîne rompue de la création

La commissaire souligne que « c’est très rare pour un créateur, désormais, de pouvoir être dans cette suite “résidence sèche-résidence technique-présentation publique” », qui est pourtant une suite naturelle et logique en création. Le LABdiff permet ainsi aux chorégraphes d’avoir un échéancier clair « et de se projeter » avec l’avenir de leur œuvre. « Sinon, souvent, ça prend des années avant d’avoir toutes ces opportunités-là [financées par les subventions] back à back et dans le bon ordre. »

Cette saison, Tangente recevra pour la première fois dans sa programmation normale une des œuvres issues du LABdiff : Thin, où la danseuse Taminator (Valérie Chartier) parle de son anorexie en usant du krump et du violoncelle. La pièce a remporté le Prix du Conseil des arts et des lettres du Québec pour la meilleure œuvre chorégraphique l’an dernier. Un effet direct du temps alloué à la réflexion et à la création ?

Pour voir le processus de visu, deux créations viennent à partir de samedi y faire leurs premiers pas dans les yeux du public.

Antoine Findeli, alias Flame, danseur de house et de waacking, adepte de physicalité extrême, va expérimenter la danse théâtre, dans les traces de Jacques Lecoq et Pina Bausch.

« Je suis très inspiré par le cinéma. Me viennent souvent des images en tête pour la scène, très cinématographiques, mais je vois que je n’ai pas les compétences pour les réaliser en studio. » Là, avec Manon Pocq-Saint-Joan aux éclairages et à la technique, il prend le temps de faire et le temps d’apprendre à jouer avec la lumière, la projection, la vidéo — « aussi, la scénographie » avec Pénélope Dulude-de Broin.

La chorégraphe Hoor Malas, de son côté, voulait travailler sur le deuil. Elle s’est adjoint Neil Sochasky comme co-chorégraphe. La démarche est à l’opposé de celle de Flame : ils ont choisi de travailler là le minimum d’éléments scénographiques.

« C’est un processus qui va demander du temps. On a décidé de diminuer le nombre de choses qu’on essaie, de ne pas mettre tout d’un coup. » Le cœur demeure : un travail avec le kafan, ce linceul des funérailles islamiques, cette matière de tissu chargé de sens. Et aussi du texte. Et une manière d’être avec le public autrement qu’en représentation.

Espérer danser, toujours, encore

Ces artistes font partie de cette relève qui s’éternise, l’un des produits de la crise de financement des arts au Québec. Ce ne sont plus des finissants d’école : ils ont un métier certain derrière la cravate, mais pas de moyens.

Qu’espère-t-il, eux, de ce LABdiff ? Neil Sochasky : « J’espère toujours que la bravoure du performer va inspirer le public à être plus brave ; dans ce cas, à trouver du courage pour faire face à la perte, inévitable dans notre vie, et savoir un peu mieux comment vivre avec cette perte. »

Hoor Malas : « Je suis en train d’établir une pratique d’honnêteté. Pour moi-même. Et pour donner aux gens l’opportunité de me voir pas seulement comme l’artiste syrienne, mais comme Hoor », la femme, la mère, celle qui est arrivée à Montréal il n’y a pas si longtemps, la femme de tous les jours.

Flame : « J’espère que la liberté créative avec laquelle on travaille ici va inspirer les gens à être plus libres dans leur propre processus créatif, quel qu’il soit. Et qu’on va enfin arriver à décloisonner des choses dans ce petit milieu de la danse si cloisonné, qui réduit les possibilités et les rencontres, où tout est difficile. »

« Comme si on ne se donnait pas le droit de rêver à plus, en danse, alors qu’il y a d’autres domaines comme le théâtre ou le cinéma où on se le permet. » Encore faut-il avoir les moyens et le temps.


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