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«Le magasin»: lèche-vitrine

Source : Le Devoir

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N’y allons pas par quatre chemins : Odile Gamache est une perle rare ! Au cours de la dernière décennie, en collaboration avec des metteurs en scène comme Philippe Cyr, Édith Patenaude et Félix-Antoine Boutin, la scénographe a déployé sa créativité hors du commun dans une soixantaine de spectacles. Ce savoir-faire et cette inventivité, ce don exceptionnel lorsqu’il s’agit d’engendrer des atmosphères et d’apprivoiser la matière, c’est précisément ce qui est à l’œuvre dans Le magasin, la première aventure en solo de Gamache, qui a vu le jour en 2024 au Prospero et qui est repris ces jours-ci à l’Espace Go.

Avoir accès à l’imaginaire d’une scénographe qui, pour une fois, n’a d’autres contraintes à respecter que celles qu’elle se fixe, c’est une expérience qui peut s’avérer déroutante, mais certainement pas banale. C’était le cas des premiers spectacles du concepteur d’éclairages Cédric Delorme-Bouchard — comme Lamelles (Usine C, 2018) et Intérieur (Usine C, 2022) — et c’est aussi celui du voyage que propose Gamache, un théâtre où les objets ne sont pas du tout inanimés, soixante minutes pendant lesquelles un magasin de tissus sur le déclin révèle une poésie a priori insoupçonnable.

Sans paroles et sans véritable intrigue, franchement mélancolique et même un brin nostalgique, la plongée a des airs de fin du monde, ou à tout le moins de fin d’un monde, celui du commerce de détail, et plus particulièrement du secteur textile, écrasé par la vente en ligne et la mode jetable. « Vente de liquidation, tout doit disparaître ! » clame l’une des affichettes fluorescentes brandies par la performeuse. Dans (et devant) la vitrine de cette boutique d’un autre temps, comme celles qu’on trouve (de moins en moins) sur la rue Saint-Hubert, on assiste à un hommage à la matière, certes, mais plus encore au savoir-faire des artisans et artisanes de cette industrie dont le caractère humain est menacé par l’engouement actuel pour la virtualité et la commodité.

Avec des moyens techniques plutôt limités, cordes et poulies, souffleuses et ventilateurs, poussière et fumée, sans oublier quelques moteurs au rôle crucial, la créatrice donne vie aux objets qui se trouvent dans cette étrange boutique abandonnée. On pense à une drôle de fête qui se déroulerait en pleine nuit, loin des regards, un ballet d’étoffes réglé au quart de tour. Grâce à Odile Gamache, qui apparaît sur scène comme une savante un peu folle aux commandes d’une mystérieuse installation, rideaux, passementerie, valences, cordelières, tapis et crinolines s’animent et s’agitent furieusement, s’élèvent et se déposent tout en douceur.

Vous aurez compris que la représentation nécessite de mettre sa rationalité en veilleuse. Pour apprécier, par exemple, une chorégraphie de présentoirs métalliques tournant sur eux-mêmes, il est essentiel, comme on dit, de lâcher prise sur le concret. Pour aider à atteindre l’état contemplatif qui s’impose, pour achever de charger les objets d’âme, on peut compter sur les splendides éclairages de Julie Basse et la musique jazzée de Christophe Lamarche-Ledoux. Dans cette vitrine animée par les soins d’Odile Gamache, il y a une triste féerie à laquelle on ne peut rester indifférent.

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Titre: Le magasin

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