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«La trilogie de Copenhague» : une vie sans maquillage

 

Le Devoir Lire

Publiée entre 1967 et 1971, La trilogie de Copenhague (« Enfance », « Jeunesse » et « Dépendance ») de l’écrivaine et poétesse danoise Tove Ditlevsen (1917-1976) a déjà connu plusieurs vies. Un récit d’apprentissage qui secoue par sa franchise lucide, où l’écrivaine expose avec une touchante sobriété ses doutes comme ses fragilités.

Les deux premiers tomes avaient été traduits en français sous le titre de Printemps précoce chez Stock en 1993, avant de faire l’objet d’une nouvelle traduction chez Christian Bourgois en 2023 et 2024, dans la foulée de sa « redécouverte » en tant qu’œuvre majeure de l’écriture de soi au cours des années 2010.

Rien ne destinait pourtant Tove Ditlevsen, née en 1917 à Copenhague dans un milieu pauvre et ouvrier, à devenir écrivaine. Son père, ouvrier souvent au chômage, était un socialiste convaincu sans une once de féminisme. Sa relation avec sa mère, « intense, douloureuse et fragile », n’était pas plus inspirante. Elle était pressée de sortir de la cage d’une enfance qui lui semblait interminable — elle en parle comme d’une maladie dont elle aurait réussi à guérir.

En ce sens, c’est la découverte de la poésie, à 12 ans, qui va lui servir de remède. Toute la trilogie vibre de son désir d’écrire, comme une nécessité souterraine. L’écriture devient un refuge, une bouée, au milieu de sa jeunesse, synonyme pour elle de frustration et d’entrave. Elle nous raconte tout : sa quête d’indépendance, les hommes et la sexualité, le climat économique des années 1930, la Seconde Guerre mondiale, le miracle de la publication de son premier recueil de poèmes.

Plus sombre, le troisième volet, « Dépendance », est une plongée dans la mécanique de l’emprise et de l’autodestruction. Tove Ditlevsen y raconte avec une netteté glaçante comment, après un mariage désastreux avec un médecin manipulateur, elle est tombée dans la dépendance aux opioïdes — tout en essayant de garder en vie son lien avec l’écriture.

Au moment de sa parution, les thèmes de la dépendance, de la fragilité psychique et du mal-être féminin n’étaient pas encore pris au sérieux comme matière littéraire — et pas seulement au Danemark. Si la trilogie a su trouver immédiatement un public danois, surtout parmi les lecteurs de la classe moyenne ou ouvrière et chez certaines femmes qui se sont reconnues dans la claustrophobie sociale que décrivait Tove Ditlevsen, ce lectorat a toutefois contribué à maintenir l’œuvre dans une sorte de marge institutionnelle.

On réalise aujourd’hui que la critique danoise était largement passée à côté de l’importance de cette œuvre, la jugeant souvent trop intime ou trop domestique. Près de soixante ans plus tard, force est d’admettre que la trilogie de Tove Ditlevsen constitue un jalon précoce de l’autofiction nordique, une écriture de la vulnérabilité féminine en avance sur son temps.

Et sans que cette influence soit revendiquée, on peut aussi établir un parallèle cohérent entre ce que Ditlevsen a instauré — autofiction, honnêteté brute, plongée dans la mémoire, dévoilement intime sans artifice — et les œuvres d’Annie Ernaux, d’Elena Ferrante ou de Rachel Cusk, voire avec la série autobiographique Mon combat de Karl Ove Knausgaard.

Avec sa radicalité tranquille, La trilogie de Copenhague a ouvert un passage qui rend possible de raconter une vie sans maquillage, sans héroïsation, où l’ordinaire peut lui aussi devenir signifiant.

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Titre: La trilogie de Copenhague

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