Source : Le Devoir
Le premier roman de Laurence Florisca Rivard décrit de manière détaillée, mais sans jamais verser dans le sensationnalisme ou la condamnation, l’onde de choc qui suit la parution d’un article dans lequel des victimes d’agressions sexuelles dénoncent leur oppresseur, Sébastien Côté, un jeune joueur de tennis en pleine ascension. À partir d’un sujet sérieux, crucial, l’autrice donne naissance à un roman polyphonique, courageux sans être sentencieux, un livre aussi passionnant que pertinent.
Le premier roman de Myriam de Gaspé a pour héroïne une jeune femme aux pulsions refoulées dont l’inconscient fertile se manifeste dans une panoplie de rêves lourds de sens. Formidable entreprise d’élucidation de soi par le truchement de la psychanalyse, voyage captivant sur des mers intranquilles, le livre est porté par une prose qui brouille superbement la frontière entre le rêve et la réalité, la raison et le fantasme, le masculin et le féminin, le passé et le présent, l’enfance et l’âge adulte.
Alexandra Boilard-Lefebvre consacre son premier roman à redonner vie à la grand-mère paternelle qu’elle n’a pas connue. Plus on en apprend sur Thérèse, sa difficulté à se soumettre, son penchant pour les barbituriques, sa soif d’affranchissement, plus on pense à toutes celles qui ont vu à cette époque leurs aspirations avalées par des banlieues désespérément uniformes. En laissant entrevoir le monde intérieur de cette femme éteinte par son temps et son milieu, l’autrice lui livre un vibrant hommage.
Un coup de cœur absolu pour ce roman de mémoire vertigineux issu d’un épisode à peine esquissé dans Le compte est bon (La Peuplade, 2023). Marc-Alain, ancien colocataire et amant plus âgé du narrateur qui se faisait passer en ligne pour l’adolescente Cindy_16, s’est suicidé. Autour de cet événement, Godin déploie une langue concentrique et hypnotique, une narration non fiable et une enquête profondément psychanalytique sur le désir, le mensonge et la mémoire. Un texte troublant et d’une grande maîtrise formelle. Incomparable.
Dans Maisons perdues, maisons rêvées, son troisième livre — après L’amour des maîtres et Une joie sans remède (Leméac, 2011 et 2020) —, Mélissa Grégoire explore en neuf récits autofictionnels l’importance vitale et spirituelle des lieux dans nos vies : maisons, appartements, chalets, jardins, racines. Une maison, on le réalise à travers ce livre lumineux, est bien davantage qu’un toit, des murs et des fondations, c’est un espace intérieur, une superficie qui nous habite autant que nous l’habitons nous-mêmes.
Dans cet essai poétique mené telle une enquête, Olivia Tapiero dissèque l’histoire de la raison pour en exposer les revers et la violence. Elle remonte le fil de son parcours, de sa volonté de rejoindre les rangs de « l’élite » jusqu’à l’urgence d’en sortir. Des textes canoniques lourdement biffés entrecoupent le livre, « où les ratures sont des fantômes qui parlent ». Portée par une verve minutieuse, cette poésie inouïe, d’où sort une beauté des profondeurs, choque, transcende et éblouit. Magistral.
Suivant sa quête d’appartenance au monde, la poète inscrit dans ce recueil d’une immense beauté toute la complexité de ce qu’elle perçoit. Des poèmes courts et efficaces y côtoient une suite de dessins en couleur. Ce livre interroge d’une voix vibrante le monde tel que la poète le voit et s’attarde sur l’infiniment petit comme sur ce qu’on ne peut embrasser qu’à partir du langage, et propose une gamme d’hypothèses aussi belles qu’étranges, pour finir par conclure que « l’amour est une sorte de question ».
Tout ce qui déborde nous invite à la rencontre de Nicolas, nouveau corniste de l’orchestre harmonique de son école secondaire, qui fait son chemin dans les broussailles de la puberté. Par le truchement d’une pléthore de personnages colorés, le roman saisit le tissu social de groupes de jeunes avec sagacité et sensibilité. Jean-François Aubé y déploie un style poétique, une ironie fortifiante et une capacité à rendre le tragique sans trop l’appuyer, employant à merveille son érudition musicale. Ovation debout.
La maison de la mère de Laurier Rose vient de brûler. Ce dernier culpabilise, mais peut-on le blâmer, lui qui est affligé du syndrome de combustion humaine spontanée ? Chez son père, la forêt est porteuse d’une autre vie, mais Laurier est inquiet : à tout instant, son corps pourrait tout brûler. Tressée de réalisme magique et de beauté crue, la langue râpeuse de Julie Hétu est chargée d’une poésie tellurique. La structure narrative, impeccable, déplie une histoire concise, dense et saisissante.
Le chercheur et auteur montréalais propose une analyse nuancée des nouvelles formes d’autoritarisme qui émergent au Québec et en Amérique du Nord, dans un contexte mondial marqué par la montée des populismes. Il décrit un « fascisme tranquille » qui progresse dans les discours et les réflexes identitaires. Un essai rigoureux qui offre des outils pour mieux comprendre et situer les débats politiques actuels. L’ensemble se distingue par une clarté qui rend son diagnostic d’autant plus percutant.
Dans ce récit autobiographique où s’entrelacent mémoire et réflexions intimes, l’écrivaine et ethnologue Isabelle Picard retrace son parcours entre Wendake et Kanesatake, marqué notamment par la crise d’Oka. En revisitant l’histoire et les blessures collectives, elle dévoile les nuances de l’identité autochtone et les défis de la vie en communauté. Son écriture sensible ouvre un accès direct à ces réalités. L’autrice poursuit ainsi son travail de transmission. Un livre qui éclaire autant qu’il rapproche.
Une même histoire mais racontée dans deux « langues », un français normatif sur les pages de droite et un français « qui n’existe pas encore » sur celles de gauche. Côté cœur, donc, là où les émotions sont brutes, où les mots chantent et écorchent à la fois. Ils disent la quête de la Floune dans un Québec postapocalyptique où règne un hiver sans fin. La juxtaposition de ces deux versions fait de Godpèle, nouveau roman de Gabriel Marcoux-Chabot, plus qu’une expérience éblouissante, un tour de force.
La bédéiste Charlotte Gosselin signe ici une œuvre d’une grande justesse, où une femme affronte le vide laissé par l’être aimé parti en thérapie. Dans un noir et blanc granuleux qui respire l’attente, les gestes deviennent des fissures dans la glace inerte du quotidien. Les angles et les silences traduisent l’effritement intérieur. L’artiste capte la confusion, la fatigue et la tendresse résiduelle. Elle offre un opus bouleversant, saisissant l’instant fragile où l’on commence enfin à se détacher.
Après nous avoir donné les excellents Memoria et La femme aux cartes postales, voilà que le duo Jean-Paul Eid et Claude Paiement signe un album consacré à un ensemble de questionnements bien de notre époque. À travers l’histoire de Germain Cliche, un réalisateur en fin de parcours en lice pour un Oscar, qui se trouve sur une liste de style #MeToo, on se demande à quel point le passé est en droit de définir le présent. Et, surtout, si l’oubli est plus fort que les souffrances. Sensible et intelligent !
Au sein des nombreuses activités entourant le 100e anniversaire de Janette Bertrand, la pièce de Rébecca Déraspe, historique sans être passéiste, rétrospective sans être nostalgique, brille comme un joyau. En 200 pages, l’autrice est parvenue à condenser habilement un siècle de vie et d’amour, un siècle de radio et de télévision, un siècle de divertissement et de politique. À travers le destin d’une femme exceptionnelle, c’est celui de toute une nation que l’on découvre ou que l’on se remémore.
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.





