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Un écrivain face à Elon Musk : plongée dans le roman choc Le ciel a disparu

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Que peut bien pousser un écrivain vieillissant, retiré dans une oasis égyptienne, à envisager l’assassinat de l’homme le plus riche du monde ? La réponse, volontairement différée, irrigue un récit à la fois intime, politique et profondément mélancolique.

Le roman se déploie selon une structure à double temporalité. D’un côté, le témoignage d’Ayann, rédigé « à la veille de l’attentat » ; de l’autre, le regard rétrospectif de son petit-fils adoptif, Liki, qui découvre ce texte vingt-quatre ans plus tard, dans un monde déjà basculé. Ce décalage temporel installe une tension sourde : ce qui fut perçu comme une folie individuelle apparaît, avec le recul, comme une prophétie. « Vingt-quatre ans plus tard, ces lignes […] apparaissent comme une vision prophétique », écrit le narrateur, mesurant trop tard la clairvoyance de celui qu’il croyait apaisé.

Le point de bascule du récit tient dans une scène nocturne d’une grande puissance sensorielle. À Sifra, sous une pleine lune presque privée d’étoiles, Ayann assiste au passage des satellites Starlink : « ces damnés satellites […] qui jouaient aux étoiles et anéantissaient d’un seul coup ma jouissance d’être là ». L’image revient avec insistance : le ciel strié, balafré, profané.

Blottière excelle ici dans l’art de la métaphore charnelle : « les balafres inquiétantes de Starlink déchiraient la nuit comme un boucher sanguinaire entaillerait la chair d’un animal pas encore mort ». La violence n’est pas seulement technologique ; elle est symbolique, presque sacrée.

Ce geste d’écriture donne toute sa profondeur au personnage d’Ayann. Loin d’un fanatique, il apparaît comme un homme de contradictions : hédoniste, aimant la bonne chère, le vin et les plaisirs simples, mais rongé par la conscience aiguë d’un désastre en cours. Son projet meurtrier naît moins de la haine que d’un sentiment d’impuissance morale : « comment une cause peut paraître supérieure à votre propre vie ». La question, posée sans emphase, irrigue tout le roman.

La relation entre Ayann et Liki constitue l’autre axe majeur du récit. Adopté affectivement, transmis à l’art et à la langue, le petit-fils incarne ce que le vieil homme cherche à sauver : une sensibilité au monde, une capacité de création, une attention à la beauté. Lorsque Ayann écrit « en tuant Musk, j’allais forcément perdre cet enfant », le roman touche à une vérité douloureuse : toute radicalité a un coût intime. Blottière ne l’esquive jamais.

Sur le plan stylistique, Le ciel a disparu impressionne par la densité de sa phrase, ample sans être lourde, précise sans sécheresse. La syntaxe épouse les mouvements de la pensée : longues périodes méditatives, soudain interrompues par des phrases brèves, presque coupantes. Le vocabulaire oscille entre le registre poétique (« immensité soyeuse », « ventre de mère ») et une terminologie factuelle, parfois technique, lorsqu’il s’agit de satellites, d’orbites ou de pollutions atmosphériques. Cette alternance confère au texte une crédibilité rare, sans jamais sacrifier l’émotion.

Les dialogues, peu nombreux, sont intégrés au flux narratif sans rupture artificielle. Ils renforcent l’impression d’un récit intérieur, d’une confession différée, où chaque mot semble pesé. Blottière laisse affleurer le doute : « Que ce récit soit aussi de la littérature », suggère le narrateur, conscient que la sincérité n’exclut pas la mise en scène. Cette mise en abyme renforce la puissance du roman, en refusant toute lecture univoque.

En définitive, Le ciel a disparu n’est ni un pamphlet ni une dystopie classique. C’est un roman de la perte : perte du ciel étoilé, perte de l’innocence technologique, perte, peut-être, de notre capacité à nous situer humblement dans l’univers. En posant une question extrême — jusqu’où peut-on aller pour sauver ce qui nous fonde ? — Alain Blottière signe un texte inquiet, profondément humain, et d’une actualité brûlante.

Par Nicolas Gary

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