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Du plaisir à l’oreille

 

Le Devoir Lire

Un homme qu’elle connaît de loin propose un jour à Violette, une jeune éditrice, de lire le manuscrit du roman « sensoriel, audacieux, érudit » sur lequel il travaille, La Confession auriculaire, l’histoire d’un homme, Chantelouve, dévoré par une seule obsession : « les manifestations sonores du plaisir féminin ».

Appelez cela comme vous voulez, paraphilie non consensuelle, érotophilie auditive ou hyperacousie : l’homme est à la recherche de l’émotion particulière que lui procure cette musique. Rien en soi de vraiment répréhensible ou même pathologique, avant que les choses ne deviennent de plus en plus sérieuses.

Le roman est le journal de cet homme, qui y raconte avoir été « saisi » dans l’enfance en entendant l’air de la Reine de la nuit dans La flûte enchantée de Mozart : « La force qui m’animait ne me semblait pas différente de celle qui conduit certaines plantes à se tourner vers le soleil. »

Dévoré par sa « vocation », de plus en plus emmuré dans une solitude profonde, le héros « voyeur » et damné de Tout ouïe — le cinquième roman d’Alexandre Postel (Un homme effacé, Un automne de Flaubert), né en région parisienne en 1982 — prendra tous les moyens pour nourrir son vice. Devenir agent d’immeuble, se procurer illégalement un passe-partout, sillonner les couloirs chaque nuit, placer comme un « oiseleur méticuleux » des micros aux bons endroits. Un loisir, on l’imagine, qui ne sera pas sans risques.

Tout ouïe, qui s’enlise un peu dans la seconde moitié, est une histoire de double voyeurisme où se dessine un drôle de tango entre l’éditrice et le romancier au fil des semaines, d’un chapitre à l’autre du roman qu’il lui fait parvenir. Entre Le parfum de Patrick Süskind et, pourquoi pas, Les liaisons dangereuses.

Tout ouïe

★★★
Alexandre Postel, L’Observatoire, Paris, 2025, 246 pages

Cresson et crudités

À Hudson, une petite ville historique au caractère cosmopolite de l’État de New York, refuge créatif pour bobos new-yorkais en quête d’espace et de lenteur, Greta Work, 45 ans, vit en colocation avec une amie dans une vieille maison hollandaise (et mal isolée) datant de 1737 — George Washington était alors à la petite école.

« Elle avait entendu des gens qualifier Hudson de ville universitaire sans université, ou de camp de vacances pour adultes, mais l’endroit ressemblait davantage à une petite communauté d’expatriés. Tout le monde se comportait comme s’il avait été banni de son pays d’origine ou l’avait simplement renié. » Et si on la pousse un peu, Greta avouera plutôt avoir « l’impression qu’Hudson est la ville où les déséquilibrés profonds viennent mourir ».

Engagée par un sexologue pour faire la transcription de certaines séances avec ses patients, l’héroïne un peu paumée de Suissexe, le troisième roman (très dialogué) de l’Américaine Jen Beagin, est payée pour entendre des histoires tragicomiques, d’horreur ou parfois simplement truculentes. Sans surprise, il lui arrive de reconnaître la voix de certains patients dans un café de la ville ou en faisant la queue dans une boulangerie.

La transcriptrice en vient d’ailleurs à nourrir une véritable obsession pour l’une des patientes, une femme d’origine suisse qu’elle surnomme la « Suissexe », violemment agressée quelques années plus tôt.

C’est ainsi qu’un jour, dans la rue, elle reconnaît la voix de « Suissexe » (qui s’appelle en réalité Flavia), une très belle gynécologue de 28 ans avec laquelle elle va se lier d’amitié. Une relation d’emblée ambiguë qui va se transformer en passion amoureuse et sexuelle, alors que ni l’une ni l’autre ne se sentait « complètement » lesbienne — Suissexe étant par ailleurs mariée.

Plusieurs fois par semaine vont ainsi se succéder des épisodes de « broutage de cresson » et de « foir’foune », tandis que Greta va continuer, sans l’avouer, à faire la transcription des séances de thérapie de Suissexe, pendant lesquelles celle-ci parle de Greta avec son thérapeute. Une exploration à la fois ludique et sérieuse du plaisir féminin.

Avec un sens remarquable du comique, ainsi qu’une bonne dose de désinvolture, d’intelligence et de crudité, Jen Beagin pose un regard acéré et sensible sur les relations humaines, dans la veine de Rachel Cusk, de Miranda July et d’Ottessa Moshfegh. Spirituel.

Suissexe

★★★ 1/2
Jen Beagin, traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Guillemain, Le Mercure de France, Paris, 2025, 422 pages

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