Tout lire sur: Radio-Canada Livres
Source du texte: Lecture
Quand décembre revient se pointe aussi normalement la saison des bilans.
Avouons-le, 2025 rend l’exercice particulièrement pénible. Sur le plan du climat et de l’environnement, les 12 derniers mois passeront à l’histoire comme une période de reculs, de démantèlements et de décrochages.
Un mouvement nourri généreusement par l’ouragan Trump, entraînant dans son sillage un mouvement généralisé et décomplexé de décomposition des politiques climatiques dans le monde industrialisé.
De Washington à Ottawa, de Bruxelles à Tokyo, de Québec à Berlin, les incertitudes économiques justifient le basculement des priorités et l’abandon des politiques qui visaient à décarboner nos activités.
Si j’avais à résumer en un mot l’essence de la majorité des messages que vous, chers lecteurs et chères lectrices, m’avez fait parvenir au fil de l’année, je dirais fatigue
.
Vous êtes fatigués de voir que la question du climat a quitté le terrain de la science pour devenir un terrain de bataille idéologique. Fatigués de constater que, même quand les données sont incontestables, les faits scientifiques, à eux seuls, ne suffisent plus. Fatigués de vous faire dire de faire plus d’efforts individuels pour réduire votre pollution, alors que les décideurs agissent souvent dans le sens contraire.
Vos messages font écho à mes propres interrogations devant l’exercice du bilan : à quoi ça sert d’en rajouter, sinon à nourrir cette fatigue collective?
D’où l’idée, en cette fin d’année, de prendre un pas de recul, de s’éloigner du moment et d’élargir le regard, en vous proposant non pas un bilan, mais plutôt des lectures qui interrogent et donnent du sens à notre relation à la nature et au vivant.
À en juger par la déferlante de réponses à l’appel que j’ai lancé sur mes modestes réseaux sociaux concernant vos lectures marquantes, votre désir de sens apparaît particulièrement vif en ces temps plutôt moroses.
L’étang de Walden, près de Concord, au Massachusetts, où s’est installé le philosophe David Henry Thoreau pendant deux ans en 1845 pour écrire son livre « Walden ou la vie dans les bois » (1854).
Photo : Reuters / BRIAN SNYDER
Lectures fondatrices sur l’observation de la nature
Quand il s’installe au bord de l’étang de Walden, au Massachusetts, en juillet 1845, Henry David Thoreau cherche à s’extirper du bruit ambiant de la vie pour s’approcher le plus près possible de la simplicité.
Je voulais vivre délibérément, affronter seulement les faits essentiels de la vie
, écrit-il dans Walden ou la vie dans les bois, publié en 1854.
Il est à peine à deux kilomètres de la maison de sa mère, à l’époque où la révolution industrielle n’en est qu’à ses balbutiements, mais cela ne l’empêche pas d’écrire le tout premier manifeste sur la simplicité volontaire et sur les vertus de l’observation de la nature.
Ce que j’ai appris de la nature, c’est que je n’ai jamais été seul, écrit Thoreau. Chaque arbre semblait respirer avec moi, chaque brise portait les parfums de la terre et de l’eau, et je me sentais intégré à cette vie silencieuse, comme si j’étais devenu une partie de la forêt elle-même.
La biologiste américaine Rachel Carson a changé notre compréhension de la pollution par les produits chimiques grâce à son livre « Le printemps silencieux » (« Silent Spring ») en 1962.
Photo : Houghton Mifflin
Le printemps silencieux de Rachel Carson (1962) est un autre de ces ouvrages qui ont changé notre perception de la nature, et les lois qui la protègent. Biologiste marine pour le Bureau américain des pêches, la scientifique fait des recherches au sujet des effets des pesticides sur l’environnement.
Le printemps se faisait silencieux là où le chant des oiseaux avait disparu.
Son livre deviendra rapidement un best-seller. Il aura pour effet de renforcer les règles contre l’usage de ces produits chimiques et ouvrira la voie à la création de l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA).
Chaque insecte, chaque plante, chaque organisme a sa place dans l’écheveau complexe de la vie, note-t-elle. Tout ce que nous faisons à la nature, nous le faisons à nous-mêmes.
J’ajoute John Muir à la liste. Le naturaliste américano-britannique est un des pionniers de la conservation de la nature aux États-Unis, souvent considéré comme le père des parcs nationaux américains.
La couverture du livre de poche « Un été dans la Sierra », du naturaliste John Muir
Photo : Éditions Gallimard
À la fin du 19e siècle, Muir décrit avec finesse et passion la Sierra Nevada en Californie. Dans chaque promenade avec la nature, on reçoit bien plus que ce que l’on cherche
, écrit-il en 1894 dans Un été dans la Sierra, mon livre favori de ce prolifique auteur.
Plus récent, La panthère des neiges (2019), de Sylvain Tesson, occupe une place importante dans la liste de mes lectures inspirantes. L’écrivain voyageur va au Tibet avec le photographe Vincent Munier, à la recherche de ce félin, mythique tellement il se fait rare et invisible.
Le voyage est tout sauf une partie de chasse à l’image. Tapi dans la neige, l’écrivain décrit plutôt une expérience des sens, de l’attente et de l’effacement. Il déplore que nous ayons perdu l’art de voir ce qui ne se montre pas immédiatement.
Le monde ne mourra pas d’un manque de merveilles, mais d’un manque d’émerveillement.
Penseurs et philosophes du monde vivant
De toutes les suggestions de lectures que vous m’avez envoyées, c’est le philosophe français Baptiste Morizot qui est le plus souvent cité, à mon plus grand bonheur.
Dans son essai Manière d’être vivant (2020), il expose de façon convaincante notre grande ignorance de la nature. On connaît mieux les marques commerciales et les logos que le nom des arbres ou des fleurs qui nous entourent, démontre Morizot dans son livre.
Face à un écosystème ou à une forêt, on n’y voit rien
, écrit-il. La véritable crise écologique, selon lui, réside dans notre indifférence envers la multiplicité du vivant et à notre incapacité à ressentir notre propre vie comme liée à celle des autres êtres vivants sur la planète : La crise écologique n’est pas seulement une crise des savoirs, mais une crise de sensibilité : nous devons réapprendre à percevoir et à écouter les autres formes de vie.
Dans son livre « L’espace prend la forme du regard », le vulgarisateur scientifique et astrophysicien Hubert Reeves nous incite à cultiver l’émerveillement devant la nature.
Photo : Éditions Stock
Cultiver notre humilité face à la nature, c’est aussi le message de l’œuvre de l’astrophysicien québécois Hubert Reeves. Avec sa plume qui tisse si finement les paysages et les émotions, le grand vulgarisateur scientifique nous prescrit comme remède de nous émerveiller et de nous émouvoir face aux beautés de la nature.
La beauté naît du regard de l’homme. Mais le regard de l’homme naît de la nature
, écrit-il dans L’espace prend la forme de mon regard (1999).
À cette liste de penseurs du vivant s’ajoute Bruno Latour, le plus célèbre et le plus incompris des philosophes français
, tel que le décrivait le New York Times en 2018.
Le philosophe et anthropologue français Bruno Latour, penseur du nouveau régime climatique, est décédé à l’âge de 75 ans.
Photo : AFP / JOEL SAGET
Au fil de ses essais, notamment dans Face à Gaïa (2015) et Où atterrir (2017), il explique en quoi le nouveau régime climatique menace les institutions politiques et crée un monde où les frontières deviennent floues.
Face à ce monde transformé où le citoyen est à risque de perdre ses ancrages, Latour nous incite à cultiver le sens de la communauté.
Faire société
, comme il l’écrit, en tant que citoyen d’un habitat commun (la Terre), mais ancré dans son lieu de vie.
L’ouvrage phare de la botaniste autochtone Robin Wall Kimmerer explore pour sa part les richesses des savoirs scientifiques autochtones, qui font très tranquillement leur place dans le monde occidental. Son best-seller Tresser les herbes sacrées (2013) offre un mariage unique entre connaissances scientifiques modernes et savoirs autochtones. Un livre qui nous enseigne à approcher la nature avec respect et humilité.
Repenser l’économie
Publié en 1973, « Small is Beautiful » défend l’idée d’une économie à taille humaine, respectueuse des limites écologiques et centrée sur le bien-être.
Photo : Éditions Points
Aucun livre n’a autant marqué la fin de mon adolescence que Small is Beautiful : une société à la mesure de l’homme, de l’économiste britannique E. F. Schumacher. Une lecture que nous avait imposée mon professeur de cégep.
Publié en 1973, ce petit essai remet déjà en question une croissance économique débridée. Il prône un développement économique centré sur l’humain et soucieux des limites planétaires. Un demi-siècle plus tard, le propos est toujours aussi pertinent.
L’économiste français Timothée Parrique est un des plus influents penseurs de la décroissance.
Photo : Éditions du Seuil
Vous avez été nombreux à me suggérer le très populaire essai Ralentir ou périr, de Timothée Parrique, publié en 2022. L’économiste français approfondit la pensée d’E. F. Schumacher et défend le principe de la décroissance.
Pour lui, notre obsession à toujours faire croître le PIB, ce à quoi aspirent la plupart des gouvernements, est la cause des crises qui menacent l’équilibre de nos sociétés (climat, inégalités, logement, etc.) et nous mène dans une impasse économique à long terme. En faisant l’éloge de la lenteur dans nos vies quotidiennes, il défend l’idée selon laquelle la décroissance est possible et souhaitable pour le bien-être de tous et toutes si on la planifie bien.
Nous sommes à bord d’un bus fonçant à pleine vitesse et de plus en plus vite vers une falaise et nous acclamons chaque kilomètre‑heure en plus comme du progrès.
À mettre aussi dans votre pile de lectures, La nature des économies (2000), de l’urbaniste canadienne Jane Jacobs. Une œuvre remarquable dans laquelle cette grande penseuse expose avec simplicité, sous forme de dialogues, l’idée que les processus économiques fonctionnent comme les processus écologiques : ils évoluent, s’adaptent et se dégradent. Il faut donc les aménager sur les mêmes principes de diversité, de coopération et d’adaptation.
Les romans
J’adore les essais, mais je préfère les romans. Ils m’offrent un véritable refuge. Même quand ils abordent les questions du climat et de l’environnement, source d’angoisse, je ressens à travers eux un grand bien-être.
Et si je me fie au nombre de romans qui se trouvent sur la liste de vos suggestions, je ne suis pas le seul.
Une image tirée du film « L’homme qui plantait des arbres », de Frédéric Back, inspiré du roman de Jean Giono.
Photo : ONF
Si vous cherchez du réconfort, il faut lire L’homme qui plantait des arbres, de Jean Giono (1953). On connaît bien le film réalisé par le Québécois Frédéric Back et narré par le grand Philippe Noiret, mais la prose de Giono, si belle, nous convainc que notre engagement, simple et bienveillant, peut changer un peu le monde.
Autre incontournable, Les racines du ciel, de Romain Gary, Prix Goncourt en 1956. À travers le combat de Morel, défenseur passionné des éléphants contre les braconniers, l’auteur rend un vibrant hommage à la beauté et à la fragilité du monde naturel. Souvent mentionné par vos soins, ce récit incarne l’engagement moral au service d’une cause qui dépasse l’individu.
La couverture du livre « Encabanée », de Gabrielle Filteau-Chiba, le premier des trois romans de la trilogie « La forêt du Kamouraska »
Photo : XYZ
Plus près de nous, je suggère la très belle trilogie de Gabrielle Filteau-Chiba, regroupée sous le titre La forêt du Kamouraska. Avec Encabanée, Sauvagines et Bivouac, la jeune écrivaine québécoise trace un récit ancré dans une forêt qui respire et dessine un monde rude, un climat qui appelle à la résilience. D’une grande douceur.
Peut-être a-t-elle été inspirée par l’œuvre du grand Robert Lalonde, dont les romans et les carnets nous offrent une écriture sensible, décrivant avec une grande finesse les paysages extérieurs de la nature québécoise et les paysages intérieurs de ses personnages. Le petit aigle à tête blanche (1994) et Le monde sur le flanc de la truite (1998) sont mes deux récits préférés de Lalonde.
Le livre de Naomi Fontaine, « Kuessipan », offre une réflexion sur notre relation avec la nature et le territoire.
Photo : Éditions Mémoire d’encrier
Pour mieux sentir le territoire, les récits des écrivains et des écrivaines autochtones sont essentiels, et me sont très chers. Notamment le très beau Kuessipan, de Naomi Fontaine. Le roman décrit avec une justesse poétique la nature de sa Côte-Nord natale, qui devient un véritable miroir des émotions de ses personnages.
À mettre sur votre table de chevet, le très beau Dans la forêt, de l’Américaine Jean Hengland (1996). Le parcours de deux adolescentes orphelines qui doivent apprendre à survivre dans une forêt de Californie. Elles tissent petit à petit une relation étroite avec cette nature qui va devenir leur plus grande alliée. Très beau.
Le roman « L’arbre-monde », de Richard Powers, dans lequel les arbres sont les véritables personnages principaux, a remporté le prix Pulitzer pour la fiction en 2019.
Photo : Éditions du Cherche Midi
L’arbre-monde, de Richard Powers (2018), souvent cité dans vos suggestions, nous offre pour sa part une remise en question de l’anthropocentrisme, mettant en scène des personnages dont le destin sera transformé par la forêt, la véritable héroïne du récit.
Vos suggestions
À la suite de l’appel publié sur mes réseaux sociaux, vous m’avez transmis plus de 300 suggestions de lectures en quelques jours à peine.
Vous avez adoré Le monde sans fin, la bande dessinée d’une véritable vedette de la vulgarisation scientifique en France, l’ingénieur Jean-Marc Jancovici (illustrations de Christian Blain). Un best-seller vendu à plus d’un million d’exemplaires.
La bande dessinée de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain, « Le monde sans fin », a été le livre le plus vendu en France en 2022, à plus d’un demi-million d’exemplaires
Photo : Éditions Dargaud
Mention spéciale à l’écrivain innu Michel Jean et son roman Kukum, que vous avez cité à de nombreuses reprises. Pour ma part, outre le récit des tensions entre les Innus et les Blancs sur le territoire, j’ai bien aimé dans ce livre la façon dont l’auteur décrit la vie orchestrée par le cycle des saisons.
Vous avez été nombreux à me parler de Peter Wohlleben, l’auteur du très populaire livre La vie secrète des arbres (2015), dans lequel l’ingénieur forestier allemand tente de démontrer que les arbres sont des êtres altruistes qui peuvent communiquer entre eux par un écosystème souterrain, pour s’entraider et se défendre. Un succès mondial, dont on a tiré documentaire et bande dessinée, mais qui manquerait selon plusieurs de rigueur scientifique.
Dans la catégorie de la fiction climatique (cli-fi), vous avez beaucoup aimé Le ministère du futur (2020), le roman de l’Américain Kim Stanley Robinson, qui trace le portrait des années 2020 à 2040. En présence d’une crise climatique aggravée, l’auteur met en scène des personnages qui élaborent des solutions à la fois concrètes et, potentiellement, inspirantes.
Chose certaine, on ne peut que se réjouir devant votre grand enthousiasme, qui me suggère que vous avez aussi besoin de donner un sens à la crise environnementale.
Ces suggestions de lectures nous rappellent que la nature n’est pas un décor, mais un système vivant dont nous faisons partie. Elles peuvent nourrir notre émerveillement, notre imagination, notre vision de l’avenir, mais aussi notre humilité et notre sens des responsabilités.
Lire, observer et tenter de comprendre. Face à un avenir qui s’annonce nébuleux, porter attention au monde vivant est un premier pas pour se convaincre qu’on peut faire mieux.











