La période des Fêtes est propice au don. On donne du temps, de l’argent, des présents. Les cadeaux de Noël d’aujourd’hui relèvent de traditions millénaires, qui remontent aux Saturnales, des fêtes qui se déroulaient autour du solstice d’hiver à l’Antiquité. Le Devoir propose une petite incursion dans le monde du don, de la mythologie grecque aux contes d’aujourd’hui, des dons philanthropiques aux dons d’organes.
Dans la légende, ils sont riches et venus de loin, avec de l’or, de la myrrhe et de l’encens. Ils ont posé ces offrandes au pied du berceau de Jésus. Pourtant, rien ne confirme, dans l’Histoire avec un grand H, que des rois mages nommés Gaspard, Melchior et Balthazar ont vraiment existé. On sait tout au plus que circulaient à cette époque des sages et des astrologues qui auraient pu être de passage à Bethléem aux côtés de Marie. Dans l’histoire qui s’est tissée au fil des siècles, on dit que l’or, offert par Melchior, était un symbole de royauté, que l’encens, apporté par Gaspard, symbolise la divinité de Jésus, et que la myrrhe, cadeau de Balthazar, rappelle la finitude de son humanité.
À travers les âges, la littérature a souvent évoqué ces dons que des fées, des magiciens apportent au-dessus du berceau d’un nouveau-né. Dans le conte La belle au bois dormant, popularisé par Charles Perrault, sept fées se réunissent d’abord autour de la princesse. La plus jeune lui fait don de la beauté, la seconde, de l’esprit, la troisième, de la grâce, la quatrième, du don de la danse, la cinquième, de celui du chant, et la sixième, de celui de jouer de toutes sortes d’instruments.
On connaît la suite : une huitième fée, la fée Carabosse, se venge de ne pas avoir été invitée à la fête en condamnant l’infante à mourir en se perçant la main avec un fuseau. Ce dernier don, maudit, est cependant conjuré par la septième fée, qui le transforme en un sommeil de cent ans.
Charles Baudelaire lui-même a consacré un poème sur ces fées qui ont pour mission de combler les enfants mortels avec « une grâce accordée à celui qui n’avait pas encore vécu, une grâce pouvant déterminer sa destinée et devenir aussi bien la source de son malheur que de son bonheur ».
Dans le monde merveilleux des contes, les cadeaux comportent souvent des risques. Dans L’odyssée, Homère relate que des soldats grecs se cachaient dans le cheval qu’Agamemnon avait offert aux Troyens. La boîte de Pandore, qui sème les malheurs sur le monde depuis la nuit des temps, s’est d’abord présentée sous forme d’un cadeau offert par Zeus. Et la clé du cabinet interdit que Barbe Bleue remet à sa femme est aussi la porte d’entrée de son malheur.
Le don comme échange
Plus près de nous, le conteur François Lavallée a illustré de jolie façon l’expression du don dans son album Le recycleur de talents. Un enfant, qui se croit bon à rien, reçoit d’un recycleur de talents le don d’une boîte vide. Devant son étonnement, le recycleur de talents lui dit que les « vrais talents, on ne les voit pas tout de suite », et l’envoie partir avec sa boîte à la rencontre du monde. Sur son chemin, l’enfant prête l’oreille à un poète qui écrit sur les feuilles des arbres, danse quelques pas sur les notes d’une musicienne, donne deux minutes de son temps à une trotteuse toujours pressée, fait un sourire au solitaire, donne une tape dans le dos de l’archiveur d’espèces disparues, applaudit devant l’œuvre d’un peintre. Puis, il revient au recycleur de talents, persuadé d’avoir encore les mains vides.
« Alors, le recycleur de talents lui dit : “J’aimerais que tu me racontes ta journée”, explique François Lavallée au Devoir. Il raconte ce qu’il a fait avec les gens qu’il a rencontrés sur sa route. Et l’enfant comprend que s’il n’a pas tout leur talent, il a le talent qui est le sien, d’être à l’écoute des gens qui l’entourent et de permettre aux autres de croire en ce qu’ils sont. »
Car nous ne vivons pas dans le monde des fées. Ici-bas, le don engage toujours les receveurs. C’est ce que l’anthropologue Marcel Mauss a établi dans son fameux Essai sur le don, qui a fait école. Pour le sociologue Marcel Fournier, qui a étudié l’œuvre de Marcel Mauss, l’exception à ce principe serait les dons que les parents font à leurs enfants, sans espoir de retour. Autrement, Mauss a observé que dans les sociétés primitives, « le don oblige le receveur et n’est jamais complètement détaché ou complètement gratuit », explique Marcel Fournier au Devoir. Le don engage les participants en trois étapes : celle de donner, celle de recevoir et celle de redonner.
Le sociologue québécois Jacques T. Godbout résume bien tout le paradoxe qui entoure le don dans cette phrase tirée de son livre L’esprit du don. « Si le don et le contre-don sont inégaux, écrit-il, il y a un gagnant et un perdant, et probablement exploitation et tromperie. Si, au contraire, ils sont équivalents, alors il n’y a apparemment pas de différence entre le don et l’échange marchand intéressé et rationnel. »
Plus que troc ou échange marchand, le don est relation. C’est ce qui lui confère son caractère sacré. Il cherche davantage à affirmer l’être social, selon Mauss, qu’à accumuler des richesses.
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