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J’ai lu : Le bonheur dans la pluralité

C’est une première visite au pays pour Hélène Fiamma des éditions françaises J’ai lu. Entre un rendez-vous chez un éditeur et un autre en librairie, je la rencontre dans un café du quartier Saint-Roch à Québec pour parler de cette maison de livres de poche inaugurée il y a soixante-sept ans et qui non seulement traverse les années, mais le fait avec éclat. Mentionnons, on ne peut passer à côté, le succès de la série La femme de ménage de Freida McFadden — dont l’adaptation du premier tome arrivera au cinéma le 24 décembre prochain —, vendue à plus de quatre millions d’exemplaires chez J’ai lu en date du mois de septembre 2025. Des succès de cette envergure se prévoient rarement. « L’essence de nos jobs, c’est de faire des paris », confie Fiamma. Et parfois, et c’est le cas cette fois-ci, on remporte hautement la mise.

Hélène Fiamma œuvre à la direction des éditions J’ai lu depuis un peu plus de six ans, mais elle n’en est pas à ses premières armes dans le domaine. « Je suis très classiquement quelqu’un qui a depuis toujours un seul vrai intérêt, une vraie passion dans la vie : les livres. » Après ses études, elle entre chez Flammarion, où on lui confie rapidement la responsabilité du secteur Histoire, y publiant des ouvrages nichés, pour ensuite passer quelques années au Bureau du livre de l’ambassade de France à Londres et enfin, à la gouvernance éditoriale de Payot/Rivages. Tout cela pour expliquer la polyvalence de Fiamma qui, en prenant le flambeau de J’ai lu, compose avec en moyenne 450 titres par année de genres et de styles différents.

Le poche démystifié
En arrivant à la tête de J’ai lu, sa directrice opère plusieurs changements, faisant en sorte de consolider une équipe déjà forte sur le plan commercial, mais en composant également une branche qualifiée en matière éditoriale. « Quand J’ai lu a été créée en 1958, ça s’inscrit dans ce mouvement très neuf de création de maisons de poche pour démocratiser la lecture, ce qui n’était pas du tout évident à l’époque, puisqu’il y a un certain nombre d’acteurs du marché, y compris des écrivains, c’est assez drôle, qui voyaient ça comme quelque chose de très vulgaire », note Hélène Fiamma. Ces considérations d’ordre élitiste ne l’intéressent pas et surtout ne la concernent pas, selon elle la lecture ne devrait pas être hiérarchisée.

À l’arrivée du poche, l’enthousiasme chez les lecteurs et les lectrices est au rendez-vous, d’autant plus que J’ai lu a la particularité d’offrir 40% d’inédits alors que la plupart des éditions faisant dans le petit format impriment presque exclusivement des titres précédemment publiés. Au début des années 1970, lorsque la maison inaugure sa collection « Imaginaire » — le dada d’Hélène Fiamma —, elle ne propose que des livres jamais parus en français, ce qui fait de J’ai lu à la fois un rééditeur, mais aussi un éditeur. « La littérature de genre a le mérite de ne pas pavoiser, elle ne ment pas sur ce qu’elle est », de dire la PDG. C’est ainsi que l’on retrouve dans le catalogue J’ai lu de la science-fiction, de la fantasy, du polar, sans omettre la romance avec entre autres la célèbre collection « Aventures et passions », toujours active et appréciée.

Il y aussi ces livres qui sont vendus année après année, tel L’alchimiste de Paulo Coelho, « c’est quand même un truc de dingue, le bouquin a paru il y a trente ans. C’est un livre qui se passe un peu comme un talisman de génération en génération ». Même chose pour Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes en science-fiction, un véritable classique publié pour la première fois en 1966 et qui part encore à des milliers d’exemplaires annuellement. Les grands succès permettent les éditions plus petites, c’est le principe de la péréquation. Ainsi La femme de ménage donne sa chance à un autre livre, par exemple Les filles du chasseur d’ours de la Suédoise Anneli Jordahl — « ce livre est incroyable, c’est un blast pour moi », clame Fiamma — d’apparaître dans le répertoire de la maison.

À la recherche d’un je-ne-sais-quoi
Une autre des grandes différences chez J’ai lu, c’est l’obligation de s’approvisionner ailleurs que chez le groupe Flammarion, à qui elle appartient. Les autres éditions de poche peuvent compter sur des familles plus importantes en matière de volume de publications en grand format, facilitant leur travail quand vient le moment de la sortie en poche puisqu’elles sont directement nourries à la source. Ce qui n’est pas le cas chez J’ai lu, le train ne ronronne jamais, il faut toujours faire preuve de créativité et chercher partout pour dénicher de nouvelles perles. Les ouvrages pas encore traduits qu’on se dépêche de lire pour être les premiers à mettre le grappin dessus si l’on a affaire à une pépite, les enchères qu’on paie parfois au prix fort — rappelons-nous qu’il s’agit de faire des paris —, le qui-vive des éditeurs en toutes les occasions. À ce propos, l’éditrice Agathe Mathéus, qui était du voyage à Québec en éclaireuse, est tombée lors d’un salon du livre en France sur un titre publié chez Le Vampire Actif, une petite maison indépendante à compte d’éditeur. Quelque temps plus tard, on reprend ce même roman, Journal d’un marque-page de Thierry Fresne, chez J’ai lu. Écoulé à peut-être 150 exemplaires dans l’édition originale, il atteint de près le cap des 10 000 chez J’ai lu. « C’est quand même improbable, cette histoire, s’enhardit Hélène Fiamma, rappelant l’inventivité qui doit toujours être en tête de ligne. C’est à la fois vertigineux et un peu effrayant quand on y pense. D’ailleurs, souvent, quand je déjeune avec des confrères et qu’ils me demandent de leur parler du business, la phrase que j’entends tout le temps c’est “mais c’est pas possible!” »

Il faut d’abord avoir une histoire; une fois qu’on tient quelque chose, la machine se met en branle, tant du côté de la carte graphique de l’objet, très importante parce qu’il faut que le lecteur et la lectrice sachent en un seul coup d’œil ce dont il est question, même chose pour le peaufinage du texte de la quatrième de couverture, que de sa commercialisation — encore là, il faut user d’originalité et d’audace. « On est très fort en marketing, on a vraiment une puissance de feu. » Mais ce qui vient en premier, c’est la conviction pour l’objet même. « J’ai un respect absolu pour le livre, quel qu’il soit », soutient Fiamma. Cette foi, cette certitude, se porte garante d’une littérature diverse que l’on vient même découvrir jusqu’ici. J’ai lu a récemment fait paraître les œuvres québécoises Les ombres filantes de Christian Guay-Poliquin, Ténèbre et Un long soir de Paul Kawczak, et Amiante de Sébastien Dulude le sera en 2026.

Mais pour Fiamma, tout n’est pas qu’une question d’argent. Bien sûr, il faut trouver un équilibre pour que la maison tienne debout, mais parfois, les succès se construisent sur le long terme. « Vous créez aujourd’hui le fonds de demain, c’est ça qui est important. Il faut travailler pour ce qui va se passer après, sachant que vous n’allez pas maîtriser ce qui va se passer après. » Risques et périls, le métier d’éditeur? À n’en pas douter, mais le jeu est passionnant. Peu importe les thèmes ou le style, même lorsqu’il s’agit d’un livre à teneur plus légère, « on est toujours en quête d’un grain, de ce qui fait que ce livre-là a une patte, qu’il a un truc saillant, qu’il vous emmène quelque part », explique Fiamma.

Au Québec, parmi les livres de chez J’ai lu qui ont été les plus achetés cette dernière année, on repère The Fisherman de John Langan, que certains considèrent ni plus ni moins comme l’héritier de Stephen King, Humus de Gaspard Kœnig, qui nous présente deux copains fascinés par la géodrilologie, la science des vers de terre, et Une ombre dans la braise de Jennifer L. Armentrout, une saga de fantasy aux accents de romance et de suspense. « En fait, le mot clé pour moi, ce que je revendique farouchement, c’est la diversité », affirme Hélène Fiamma. Un pari manifestement réussi.

Photo : © Olivier Dion/J’ai lu

Dans cet article

La femme de ménage

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L’alchimiste

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Des fleurs pour Algernon

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La femme de ménage

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Les filles du chasseur d’ours

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blast

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Journal d’un marque-page

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