
Traumavertissement
Ce texte contient des mots, des tournures et des expressions
qui ne sont plus ou pas encore dans votre dictionnaire!
De toutes les expériences humaines, il en est une dont la matière première s’avère des plus singulières : elle se figure en ondes perçues à l’ouïe, mais se révèle aussi à l’œil nu. Nous parlons ici du mot, des sons qui parfois le rendent audible, et de son écriture, acte vieux comme l’Histoire, dit-on. Des mots, il y en a, et vastement. Nous pourrions égrener les années à les passer tous en revue, débattre sans fin à en calculer l’exactitude du nombre. L’intention est ici tout autre. Posons ceci en précepte : la langue française en compte des dizaines de milliers, et d’autres encore qui s’inventent au jour le jour.
Gestation d’un mot nouveau
Se trouve au cœur de cet étourdissant florilège lexical une explosion de nouvelles réalités, autour de laquelle gravite un besoin somme toute bien humain : mettre des mots sur le réel. Les nouveautés technologiques, comme aussi sociologiques, sont fécondes en la matière, mais elles portent souvent pour désignation à la naissance des mots anglais. À l’état embryonnaire, la gestation de néologismes français s’amorce alors.
Il y a quelques années, le grand public découvre le deepfake via une vidéo qui met en scène le président Obama proférant des propos qu’il n’a jamais tenus. C’est mystifiant de réalisme. Deepfake désigne un procédé de manipulation audiovisuelle. Le terme anglais résulte d’une contraction de deep learning, « apprentissage profond », et de fake, « faux ». Fait connu en terminologie, les appellations anglaises de ce type sont difficilement délogeables si elles ne trouvent pas vite d’équivalents français. Pour tirer le tapis sous les pieds de deepfake, on observe quelques précoces tentatives, dont contrefaçon profonde et falsification profonde de vidéo. Peu après, l’Office québécois de la langue française, par le truchement d’une fiche terminologique diffusée dans la Vitrine linguistique, propose hypertrucage pour nommer la technique de trucage hyperréaliste. D’abord repris dans la presse entre guillemets, jouxtant deepfake et la définition de cette appellation, hypertrucage s’intègre à la langue au fil des textes, se dévêtant des guillemets qui témoignent de l’étonnement des rédacteurs et des rédactrices à le voir poindre en français, pour enfin apparaître dans les écrits les plus variés, où il trône, seul, sans sa contrepartie anglaise. La langue française a accouché d’un mot nouveau!
Langue et muabilité
À le voir dans la bibliothèque, volumineux parmi ses congénères, on n’a pas l’intuition de croire que le dictionnaire est un instantané, une photographie de notre langue telle qu’elle n’a jamais été auparavant et ne sera plus jamais… « auparaprès ». En effeuillant ses pages, on pense avoir en main LE français, son cumul, la somme de toute la langue, et l’on conclut en corollaire que ce qui ne s’y trouve pas… n’est pas français. Que nenni! Au contraire de l’encre séchée sur les pages des ouvrages de référence, la langue est muable. Oui, elle se bâtit sur un roc, et le français sur celui du fonds primitif de trois langues anciennes : le latin, le gaulois et le francique. Rien n’y est figé, cela dit. Probante, la preuve en est que l’orthographe varie selon les époques, et que ce qui était admis jadis peut constituer une faute aujourd’hui. On disait autrefois formage, exprimant clairement là l’action de donner forme à du caillé de lait; aujourd’hui, on corrigerait d’emblée cette drôle d’orthographie dont l’écolier ou l’écolière aurait usé ainsi. La formation des mots tourne à la manière d’une roue sans fin et fait tantôt appel à des éléments grecs ou latins, tantôt à des mots francisés, empruntés à d’autres langues, mais aussi à des formants bien français. Même si leur avenir ne peut être prédit qu’avec incertitude, les mots créés ont ce mérite de mettre en lumière la non-immuabilité langagière — et pourquoi ne pas encenser ici quelques créations québécoises? Pensons notamment à voxto (voice message via SMS), enflation (stretchflation), bureau plein air (green desking) et clicophobie (terme créé par des élèves du secondaire dans le cadre du Concours de créativité lexicale de l’Office et désignant la crainte de cliquer sur un hyperlien).
Ô, mots défunts!
On verserait presque une larme de les voir ployer sous leurs marques d’usage comme sous le poids des années : vieillis, vieux, désuets, moribonds… Au déclin de la vie, les mots ne pèsent guère plus sous la plume et s’envolent… du moins des pages des dictionnaires, dernier battement témoin de leur lent effacement de notre conscience collective. De fait, qui de nos jours parle d’avénages, ces redevances en avoine? Qui dit encore une charmoie, pour nommer un lieu planté de charmes? Une dramatiste, pour parler d’une dramaturge? Or de cette mort annoncée, les manifestations observables s’avèrent inégales; on voit des termes s’effacer en un endroit, mais rester accrochés, bien vivants en un autre, comme mécanicien-dentiste, qui survit en Europe, mais qui n’a plus voix au chapitre au Québec, où on lui préfère technicien ou technicienne dentaire.
De la circularité de la langue
En phase avec les temps modernes, la langue recourt aussi au recyclage, au réemploi de mots d’un lexique autrement tombé en désuétude. Prenons en guise d’exemple le nom autrice qui, s’attirant jadis les foudres sociales et bien peu linguistiques de certains observateurs de la langue, est longtemps sorti de l’usage. Le mot pourtant bien formé avait cours au XVIe siècle, avec le sens de « femme qui pratique l’écriture ». Aux abonnés absents des dictionnaires, il apparaît progressivement à partir du milieu des années 1990 et fait un retour en force depuis 2010. Il s’emploie de nos jours spontanément par nombre de francophones, détrônant en certains milieux auteure. Comme quoi les mots parfois savent renaître, dans les costumes d’un emploi renouvelé.
En espoir de cause et pour faire œuvre utile, souhaitons que ces quelques lignes vous persuadent qu’ils sont beaux, nos mots : suffit de les admirer qui naissent, croissent, vieillissent, meurent (et parfois renaissent) dans ce grand ballet linguistique qu’est notre langue!
Découvrez-en la richesse dans la Vitrine linguistique.




