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Laure Leroy : La femme derrière Zulma

Ces livres, on les remarque à leurs motifs de couleurs vives, à ce triangle en haut, au centre, où logent le nom de l’auteur et le titre. Reconnaissables entre tous, les ouvrages des éditions Zulma sont gages de voyages.

En 1991, Laure Leroy fonde les éditions Zulma — nom qu’elle a choisi en référence à Zulma Carraud, la grande amie d’Honoré de Balzac qui était elle-même écrivaine. N’empêche, la spécialité de cette maison, ce sont les romans contemporains, et pas forcément français.

Si un tiers de son catalogue est constitué de romanciers et d’essayistes de l’Hexagone, la littérature étrangère y occupe le haut du pavé. Logent chez Zulma une pléiade de plumes de tous les horizons, des auteurs de l’Indonésie, du Soudan, de l’Iran, de la Tunisie, de la Corée, du Ghana, de Djibouti, de la Roumanie… Du nombre, Pramoedya Ananta Toer, Hubert Haddad, Lee Seung-U, Abdourahman A. Waberi, Răzvan Rădulescu, Nii Ayikwei Parkes, Antonythasan Jesuthasan et tellement d’autres. « On publie des fictions pour dire le monde, résume habilement la femme d’affaires et de lettres. La fiction fonctionne sur l’empathie, sur la sensibilité. On s’identifie au personnage et puis, à travers notre humanité commune, on peut vivre ces mille autres vies que nous offre la littérature, et connaître aussi des gens, des cultures, d’autres manières d’être au monde. »

Autant écrire que la mission que Laure Leroy se donne est plus à propos que jamais. En ces temps troubles, dire l’époque comporte son lot de risques pour quelqu’un comme Azar Nafisi, autrice de Lire dangereusement, ouvrage paru sous l’égide de Zulma il y a quelques mois seulement. À travers les pages de son nouvel ouvrage, l’Iranienne exilée à Washington dresse notamment des parallèles entre les politiques de Donald Trump et celles de l’ayatollah Ruhollah Khomeini. C’est dire le courage de cette écrivaine.

Abdelaziz Baraka Sakin est aussi l’un des auteurs phares des éditions Zulma. Le messie du Darfour, c’est lui, idem pour La princesse de Zanzibar, et on sent que Laure Leroy a un attachement tout spécial envers son œuvre. « Soudain, le Soudan devient autre chose qu’un pays en guerre. Il y a de l’espoir, de l’humour, des universités, des voyageurs qui prennent le train… Par les nouvelles, les actualités, on a des visions très rétrécies de tous nos contemporains dans le monde et à travers la littérature, on agrandit ce monde. Peut-être qu’on agrandit son propre cœur, qu’on devient plus curieux du monde et aussi plus généreux vis-à-vis des autres. Je pense qu’on a vraiment besoin de ça dans nos sociétés. »

De l’importance de briser le moule
Dans un marché, celui de la France, où pullulent l’autofiction et une certaine forme de narcissisme de la part des éditeurs (ceux qui donnent leur nom à leurs compagnies), Laure Leroy a su se tailler une place enviable en nageant à contre-courant. Ses premières de couverture en témoignent : dans une mer de pages frontispices minimalistes aux tons de beige, axées sur la typographie, les livres chamarrés des éditions Zulma sortent du lot. « Une maison d’édition, c’est un projet collectif. C’est une équipe, c’est des auteurs, c’est des traducteurs. C’est plein de gens qui contribuent au succès et à l’existence de ces livres. Et moi, je n’avais aucune envie d’y mettre mon nom. »

Ce qui frappe chez Laure Leroy, c’est sa modestie. C’est une vraie éditrice, une femme de l’ombre qui se plaît dans son rôle, qui a toujours su qu’elle y serait à sa place. Écrire? Ce n’est pas quelque chose qui l’intéresse. « Moi, je n’ai absolument aucune prétention à l’écriture. Je reste avec toute ma surprise et mon enchantement devant cette capacité qu’ont les écrivains à nous emporter dans des univers, à nous faire vivre toutes ces autres vies. Je ne vois pas comment je pourrais écrire quelque chose qui soit aussi bien que tous ces livres merveilleux [que j’édite]. »

Oser se réinventer
Dans une classe de maître diffusée en direct depuis Montréal en septembre 2024, aux bureaux de Madrigall Canada, Laure Leroy raconte, avec beaucoup d’humour, ses balbutiements comme éditrice, et la création des éditions Zulma aux côtés de ses amis de l’époque. « Je n’avais pas l’esprit d’entreprise, mais j’avais la passion pour ce métier, la passion pour la littérature. »

Interrogée sur la nature de la direction artistique de la première mouture de sa compagnie, elle se fait discrète, pince-sans-rire, pleine d’autodérision pour la jeune femme culottée qu’elle a été. « Oubliez-le. Ce n’est pas grave [que vous ne vous souvenez pas de ce à quoi Zulma ressemblait]. Imaginez : à l’époque, j’avais 23 ans et j’apprenais. Oui, il y a eu de très beaux livres, mais un catalogue, ce n’est pas juste une liste de livres. Quelque part, c’est une sorte de vision du monde qu’on offre aux lecteurs. »

C’est en 2006 que la refonte a finalement cours, tant sur le fond que sur la forme, et en étroite collaboration avec le designer graphique David Pearson, celui à qui on doit la maquette. « On publie des auteurs dont personne n’a généralement entendu parler, avec des noms que les francophones ne peuvent pas retenir et c’est l’une des raisons pour lesquelles on a fait cette couverture aussi identifiable. Cette couverture, elle dit : vous ne connaissez pas cet auteur, vous n’avez pas entendu parler de ce livre encore, mais vous connaissez la maison, faites confiance à Zulma parce que nos livres ont été choisis avec beaucoup de passion, édités avec beaucoup de minutie, beaucoup d’exigence. »

Aurores boréales
Au catalogue de Zulma récemment mis à jour figure, sur les premières pages, leur offre en matière de littérature islandaise, des romans de Bergsveinn Birgisson (La lettre à Helga), Soffía Bjarnadóttir (J’ai toujours ton cœur avec moi), Einar Már Guðmundsson (Les rois d’Islande), Halldór Laxness (Les annales de Brekkukot) et, bien sûr, Auður Ava Ólafsdóttir, la mère de Rosa Candida. Il s’agit d’un des titres les plus populaires des éditions Zulma. Près d’un million d’exemplaires auraient été vendus.

Le texte a d’abord atterri sur le bureau de Laure Leroy dans un échantillon de trente pages — qu’elle a dévorées sans pour autant céder à la tentation de mettre la charrue devant les bœufs. Jamais l’éditrice ne publie de livres qu’elle n’a pas lus dans leur version intégrale au préalable; elle s’en fait un devoir. Elle a donc dû faire preuve de patience en attendant, pendant six à huit mois, la version traduite en anglais de ce livre… qui allait finalement assurer la pérennité de sa maison.

A-t-elle seulement eu peur de se faire damer le pion? Non, pas du tout. Elle ajoute : « On perd son temps à regarder les meilleures ventes des autres pays. De temps en temps, bien sûr, ça se reproduit et c’est un best-seller mondial, mais ce n’est pas si fréquent. Moi, ce que je cherche, c’est des livres que j’aime. Qu’un livre n’ait pas marché du tout, qu’est-ce que ça peut faire? »

En tout cas, les autres ont flairé la bonne affaire depuis Rosa Candida. Force est d’admettre que toute maison de littérature française a maintenant son titre islandais.

Photo : © Patrice Normand / Leextra

Dans cet article

Lire dangereusement

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Le messie du Darfour

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La princesse de Zanzibar

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La lettre à Helga

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J’ai toujours ton cœur avec moi

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Les rois d’Islande

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Les annales de Brekkukot

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Rosa Candida

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Rosa Candida

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