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«L’état du Québec»: la démocratie, lente par définition?

Source : Le Devoir

Organisation indépendante et non partisane qui a pour ambition d’accroître la participation des citoyennes et des citoyens à la vie démocratique, l’Institut du Nouveau Monde (INM) publie chaque année L’état du Québec afin de refléter les débats actuels de la société québécoise. En entrevue avec Le Devoir, les deux codirectrices de la nouvelle édition, Sandra Larochelle et Lili Jacob, se disent très fières de participer à créer un espace de réflexion lente, qui permet la nuance — nuance qui anime selon elles de moins en moins nos réflexions, tant collectives qu’individuelles, polarisées entre autres par les algorithmes des réseaux sociaux.

Selon Lili Jacob, une publication comme L’état du Québec permet de contrer la polarisation des débats. « Par exemple, dit-elle, on voyait que, dans la dernière année, la montée des discours masculinistes était un sujet assez marquant, donc on voulait l’aborder. On avait la préconception restreinte de dire que ces discours étaient orientés vers le passé, la tradition ; et finalement, Diane Lamoureux [professeure émérite de science politique] nous a fait remarquer que c’était beaucoup plus nuancé que ça. Son texte nous a donné une meilleure compréhension de ces discours-là et de leurs points d’ancrage. »

Elle ajoute que la préparation — et la lecture — de cet ouvrage collectif permet un temps d’arrêt qui soulage. « On parle d’effritement de la démocratie, du monde qui s’accélère, des états d’urgence, de prises de décision qui se font toujours dans la rapidité, mais réfléchir sur la question du temps, c’est voir qu’on n’est pas constamment dans cette urgence ; certains domaines requièrent de jouer dans une multiplicité de rythmes différents. »

Une pluralité de voix

Écrits par une astronome, un philosophe, une médecin humanitaire, un journaliste, un psychologue et bien d’autres, les 20 textes du recueil peuvent sembler hétéroclites au premier coup d’œil. Pourtant, ils exploitent tous à leur façon le fil rouge imposé par les codirectrices, soit ce temps qui semble de plus en plus nous glisser entre les doigts, comme le révélait un peu plus tôt cette année un sondage CROP mené en amont de cette parution. « On a côtoyé de grands experts pour cette édition », souligne Sandra Larochelle. « C’est un privilège qu’ils nous font, de prendre de leur temps pour réfléchir avec nous. Ces gens sont intéressés et intéressants, et ont de nouvelles données. Et ils nous amènent dans nos angles morts. »

« Pour eux et elles, c’est aussi un prétexte pour explorer quelque chose qui va au-delà de leur expertise. Le texte de Laurie Rousseau-Nepton [une astronome canadienne autochtone à l’Observatoire Canada-France-Hawaï] en est un bon exemple : elle y a mis son expertise, mais aussi son cœur », ajoute Lili Jacob, enchantée. Cet équilibre dans le ton adopté pour l’écriture permet d’ailleurs aux textes publiés de bien remplir la mission que se fixe l’INM, c’est-à-dire de faire le pont entre le politique et la société civile. En effet, quoi de mieux, pour faire une vulgarisation scientifique efficace, que d’instaurer un dialogue entre l’émotion et la rigueur des faits et données ?

Mot-clé : décalage

Selon Lili Jacob et Sandra Larochelle, la démocratie comme processus décisionnel peut difficilement, en soi, s’accélérer afin de suivre la vitesse avec laquelle se développent les technologies. Oui, elle peut utiliser les réseaux sociaux à son avantage afin de faire circuler des messages plus rapidement, mais reste que la consultation citoyenne et la prise de décision nuancée prennent nécessairement du temps.

Dans l’avant-propos de l’ouvrage collectif, Lili Jacob exemplifie cette idée voulant que la précipitation des décisions politiques soit rarement judicieuse : « Pensons au projet de loi C-5, adopté sous bâillon à l’été 2025. Conçu pour accélérer la mise en chantier d’infrastructures d’intérêt national, il risque d’affaiblir les processus d’examen environnemental et d’escamoter la consultation des milieux et des communautés autochtones. […] La faillite de Northvolt, un an seulement après l’investissement massif de l’État pour ne pas “rater le train” de l’électrification, montre [aussi] à quel point le temps imposé — celui de la vitesse et de l’urgence — peut conduire à des choix fragiles. »

Ce décalage est encore plus tangible quand vient le temps de parler d’intelligence artificielle (IA) : dans son texte intitulé « Les temps disloqués de la gouvernance de l’IA », Marc-Antoine Dilhac, professeur de philosophie à l’Université de Montréal, fait remarquer que le contrôle de l’IA est, en réalité, privatisé. Les entreprises qui propulsent les différents modèles conversationnels, comme OpenAI (ChatGPT), réglementent leurs propres créations avant que les gouvernements n’aient le temps de le faire. Et quand ces derniers s’y penchent enfin, que se passe-t-il ? Ils se calquent sur les entreprises.

Boucliers citoyens

Une partie de la solution, selon Marc-Antoine Dilhac, réside dans une possible levée de boucliers citoyenne : « [La délibération citoyenne sur l’IA] peut être déclenchée et produire des résultats féconds de manière beaucoup plus rapide que les débats parlementaires, avec en prime un surplus de légitimité démocratique. La délibération n’est pas un simple correctif procédural : elle constitue une manière de reprendre le temps, de le soustraire à la pression de l’innovation et de le réinvestir pour établir les fondements de la légitimité politique du développement de l’IA. »

Le 11 novembre, à partir de 17 h 30, au Salon urbain de la Place des Arts, à Montréal, aura lieu le lancement-bénéfice de ce numéro en présence d’auteurs et d’autrices. La mairesse de Longueuil, Catherine Fournier, se joindra à l’événement pour faire partie d’une bibliothèque vivante. En effet, à un moment de la soirée, il sera possible d’« emprunter » les collaborateurs pour des discussions en petits groupes visant à approfondir le thème qu’ils ont respectivement exploré dans l’ouvrage.

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Titre: L’état du Québec

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