Source : Le Devoir
Aimer qui on est
Pour Mon lit n’est pas ta maison & autres histoires, l’illustratrice et désormais autrice de bande dessinée d’origine française, maintenant installée à Montréal, Aurore Juin nous propose un ouvrage dans lequel elle se permet de réfléchir à voix haute, en dessin, à trois aspects totalement intimes de sa vie. Mais, on le sait, c’est en partant de l’intime que l’on peut toucher un peu plus à l’universel, et c’est ce qui est abouti ici. Les thèmes ? Partir vivre à 5000 kilomètres de chez soi pour voir si on s’y trouve bien ; poser nue et le rapport au corps qui s’en dégage et, finalement, le sexe est-il nécessaire à l’amour et que faire lorsqu’il devient une forme de pression indue. Le dessin ? Tout en finesse, il rappelle le travail de Catherine Ocelot ou celui de Juli Delporte. Juin sait faire avec le minimalisme et réussit quelque chose de rare : en faire le moins possible sans altérer le sens. Il y a quelque chose à surveiller, ici.
François Lemay
Comme un poème visuel
À la lecture d’Interludes de courtoisie. Triptyque textile, le premier album de Noémie Poulin, nous sommes loin d’être surpris d’apprendre qu’elle travaille depuis une vingtaine d’années dans un département consacré aux costumes de cinéma, en plus de s’intéresser à la bande dessinée expérimentale, particulièrement à l’idée du récit graphique ne comportant pas de texte. Si l’album s’appelle triptyque, c’est qu’il y a, bien entendu, trois parties totalement sans texte, que des images se voulant une variation sur le fil. Celui qui réunit deux morceaux de tissu en les rapprochant, celui qui rappelle les jeux d’enfants, où nous nous amusions à reproduire des figures géométriques dans l’espace à l’aide d’une ficelle et celui, finalement, architectural, qui traverse le ciel et notre espace. En fait, il faut considérer cet album comme étant composé de trois poèmes visuels qui procurent, à leur lecture, une étrange sensation de bien-être qui permet de nous recentrer, à titre de lecteur, alors que nous sommes portés, tout simplement, par la beauté courtoise de ces interludes.
François Lemay
Danser au bord du gouffre
L’autrice et illustratrice Magali Le Huche transforme l’irruption du cancer en une traversée fiévreuse où l’imaginaire se cabre pour tenir tête au réel. À quelques mois de ses 40 ans, l’autrice se découvre une tumeur au sein et, plutôt que de s’effondrer, elle plonge littéralement dans son propre corps. Là, entre une mamie revenue des limbes, un double adolescent flanqué des Beatles et Joe Strummer endormi dans les tissus mammaires, Le Huche chorégraphie sa peur en visions fulgurantes. Le trait souple et vif, baigné de roses éclatants et d’ombres charbonneuses, épouse le chaos intérieur de la narratrice. Chaque examen médical devient une scène de théâtre, chaque salle d’attente, un ring où l’humour sert de seule armure. La maladie avance, mais l’autrice riposte par l’autodérision, les copines de galère et un sens aigu de la mise en scène graphique qui donne au livre une pulsation presque musicale. À la fois intime et fougueuse, l’œuvre autobiographique parle de mutilation, de colère, d’amour aussi, mais aussi de survie. Une bédé qui ne cherche pas la consolation facile et qui, pourtant, laisse derrière elle un puissant sillage d’énergie, comme un cri ou un riff de guitare, lancé pour rester vivante.
Ismaël Houdassine
Au cœur du silence, un deuil qui parle
Dès la couverture, cette silhouette nue, recroquevillée et cerclée d’un rouge presque incandescent, impose la tonalité de l’œuvre. On y lit déjà le choc, la sidération, la fragilité d’un corps qui se replie pour tenter de tenir debout. Catherine Plessis-Bélair et Daniel Plaisance offrent un roman graphique d’une bouleversante pudeur, inspiré d’une expérience vécue et consacré à ces « deuils blancs » dont on tait trop souvent la violence silencieuse. Élisabeth et Antoine, couple aimant en quête de parentalité, avancent entre tests positifs, espoirs frémissants et la brutalité des fausses couches à répétition. Le texte progresse à pas feutrés, capte l’usure du quotidien, les rendez-vous médicaux qui s’enchaînent, le poids des questions sans réponses. Le trait de Daniel Plaisance, lui, donne au récit sa respiration. Les décors en transparence, les cases ouvertes qui se dissolvent dans le blanc ou dans la nuit, les silhouettes isolées dans un halo de lumière, tout traduit la perte de repères et la violence sourde du traumatisme. Certaines doubles pages, entièrement englouties par l’obscurité, disent mieux que des mots l’effondrement intérieur. Un opus sensible qui rend hommage à celles et ceux éprouvés par ces douleurs invisibles et rappelle que
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