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Le cœur du roman se situe à Côte-à-Moineau, dans une ferme québécoise marquée par un accident écologique et familial. Lyne et Carole, deux sœurs aux tempéraments opposés, grandissent dans un univers rural violent, où l’intime se confond avec la boue, la maladie et l’humiliation.
L’auteur décrit sans fard l’accident fondateur : « Un camion de lisier de porc se renversa près de la source… Des ruisseaux de caca serpentaient au milieu des fougères fanées. » Ce décor, presque dystopique, devient le théâtre d’une exploration des rapports familiaux et de la honte sociale.
La narration adopte une focalisation acérée sur Lyne, figure marginale et lucide, souvent cruelle, mais profondément vulnérable. Sa relation avec Carole, oscillant entre domination et dépendance, structure la trame dramatique. Lorsque le nourrisson Karl meurt d’une infection, la violence latente éclate : « Il serait encore vivant si vous m’aviez écoutée. C’est votre faute. ». La phrase, glaçante, cristallise la culpabilité familiale et l’isolement de Lyne, qui se replie dans une solitude obstinée : « Personne n’aimait ce que Lyne disait. Voilà pourquoi elle ne parlait pas. ».
Le roman s’attarde avec précision sur les interactions sociales, notamment lors de la veillée funèbre, où les Guay incarnent une masculinité grotesque et menaçante. Les dialogues, volontairement crus, donnent une texture réaliste à ce microcosme rural : « Je prendrais une bière, s’il te plaît. », « Est même pas froide. ». Charbonneau-Demers joue sur l’oralité québécoise, mêlant trivialité et observation sociologique, ce qui confère au texte une forte densité humaine.
Sur le plan stylistique, l’écriture se distingue par une syntaxe fluide, parfois volontairement relâchée, et un vocabulaire riche, traversé de registres contrastés. L’auteur juxtapose descriptions poétiques et brutalité lexicale, créant un effet de dissonance qui sert le propos. Certaines métaphores frappent par leur audace : « Sur cette ferme, dehors était en dedans. L’endroit le plus laid du monde. ». La phrase, simple, condense une vision pessimiste du monde rural, presque apocalyptique.
On peut toutefois relever quelques longueurs : certaines scènes d’exposition, notamment autour de Carole et du Big Foot, s’étirent au risque de diluer la tension dramatique. Le goût pour l’outrance peut aussi paraître parfois appuyé, comme si le roman cherchait constamment l’excès pour maintenir sa charge critique.
Mais ces faiblesses sont largement compensées par la puissance d’évocation et la cohérence thématique. Nature Boy explore la marginalité, la contamination, le désir d’ascension sociale et la vengeance symbolique. Le récit avance comme une fable noire, où la satire sociale se double d’une tragédie intime, portée par une voix narrative singulière et mordante.
Une proposition littéraire audacieuse, qui devient à l’occasion abrasive, mais profondément stimulante. Une œuvre qui ne cherche pas à séduire, mais à troubler, et qui y parvient avec une remarquable force d’écriture.
Par Victor De Sepausy
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