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L’intelligence artificielle contemporaine se présente comme une synthèse du savoir humain. Elle n’en est pourtant qu’un échantillonnage biaisé. En s’entraînant majoritairement sur des pages web standardisées, elle absorbe une version appauvrie de la langue anglaise — et donc une version appauvrie de la civilisation qui l’a produite.
Car si une langue contient explicitement et implicitement tout ce qu’une civilisation a pensé, transmis et refoulé, alors une œuvre comme Finnegans Wake de James Joyce (trad. Philippe Lavergne) apparaît moins comme une extravagance littéraire que comme un possible rempart contre une dérive dystopique du monde algorithmique.
Une hypothèse ancienne redevenue brûlante
L’idée selon laquelle une civilisation est contenue dans sa langue traverse toute l’histoire intellectuelle moderne. De Wilhelm von Humboldt à la relativité linguistique de Sapir et Whorf, une intuition persiste : la langue n’est pas un simple outil descriptif, mais un système de mise en forme du réel. Elle encode des hiérarchies, des valeurs, des angles morts, des impensés.
King James Bible a façonné l’anglais bien au-delà du religieux : son rythme, ses métaphores et sa syntaxe ont structuré l’éloquence politique, la prose littéraire et même la morale publique pendant plus de trois siècles.
William Shakespeare a étendu les frontières de l’anglais en inventant des centaines de mots et d’expressions, prouvant qu’une langue progresse autant par la créativité poétique que par l’usage ordinaire.
Autrement dit, ce qu’une langue permet de dire — et ce qu’elle rend difficile à formuler — dessine les contours mêmes de ce qu’une société peut penser durablement. Supprimer ou aplatir une langue, c’est donc réduire la complexité du monde qu’elle rend habitable.
Ce que l’IA a réellement appris
Les grands modèles de langage ne se sont pas formés sur « la langue anglaise » au sens fort, mais sur une approximation statistique de celle-ci. Leur matériau principal est constitué de pages web, de forums, de documents techniques, de contenus journalistiques récents, de manuels, de conversations fonctionnelles.
Ce corpus a trois caractéristiques majeures. Il est contemporain, normé et utilitaire. Il privilégie la clarté immédiate, la répétition des formes dominantes, la syntaxe efficace, la sémantique stabilisée. Il marginalise au passage les strates archaïques, poétiques, dialectales, oniriques, contradictoires de la langue.
L’anglais appris par l’IA est un anglais déjà filtré par les logiques de publication, de référencement, d’accessibilité et de performance. Un anglais optimisé pour être compris — non pour contenir.
Langue fonctionnelle contre langue civilisationnelle
Cette distinction est décisive. Une langue fonctionnelle sert à transmettre des informations. Une langue civilisationnelle sert à absorber le chaos du monde, à porter ses tensions, ses ambiguïtés, ses zones d’ombre.
Les langues naturelles, dans leur épaisseur historique, contiennent bien plus que des significations explicites. Elles intègrent des métaphores mortes, des glissements de sens, des survivances étymologiques, des fractures internes. C’est précisément cette densité que les corpus contemporains ont tendance à lisser.
En ce sens, l’IA parle correctement, mais elle pense pauvrement. Non par incapacité technique, mais parce que son matériau d’apprentissage a déjà perdu une partie de sa profondeur.
Finnegans Wake comme contre-archive
C’est ici que le livre Finnegans Wake devient central. James Joyce n’y utilise pas l’anglais : il le condense, le fracture, le superpose. Le roman mobilise simultanément toutes les couches historiques de la langue — anglo-saxonnes, normandes, latines, dialectales — et les fait entrer en collision avec d’autres langues, d’autres mythologies, d’autres temporalités.
Chaque mot y fonctionne comme un nœud de significations, une archive compressée où coexistent plusieurs sens, plusieurs époques, parfois plusieurs civilisations. Le livre ne raconte pas une histoire au sens classique. Il met en scène le fonctionnement même de la langue avant sa rationalisation.
Dans Finnegans Wake, le personnage central, désigné par le sigle HCE, change constamment de signification : Humphrey Chimpden Earwicker, Here Comes Everybody, Haveth Childers Everywhere, et bien d’autres encore. Joyce transforme ainsi l’individu en acronyme instable, à l’image du monde du travail moderne qui réduit les personnes à des rôles, des fonctions ou des matricules interchangeables.
Le sigle n’a pas de définition fixe : il absorbe des interprétations contradictoires et montre que l’identité professionnelle est toujours contextuelle, narrative et fragile. Cette instabilité empêche toute synthèse définitive du sens. Là où l’IA manipule les acronymes en les figeant, Joyce en révèle l’instabilité ontologique.
Le roman pastiche également le langage administratif — rapports, actes juridiques, comptes rendus, discours institutionnels — en le poussant jusqu’au dérapage. Phrases interminables, syntaxe engorgée, mots-valises juridiques et latin administratif mêlé à l’argot transforment la rationalité bureaucratique en bruit. Joyce y met au jour la violence symbolique contenue dans les procédures, les normes et les formules d’autorité. Le sens ne réside plus dans l’information transmise, mais dans la saturation même du langage. L’IA excelle à produire ce langage normé ; Finnegans Wake en expose les pathologies internes, invisibles pour un système entraîné à n’en reproduire que la surface.
Là où les corpus modernes réduisent l’ambiguïté, Finnegans Wake la radicalise. Là où l’IA cherche la probabilité maximale, Joyce cultive l’indétermination. Là où la langue web tend vers la transparence, Joyce travaille l’opacité comme valeur cognitive.
Un livre illisible, donc essentiel
L’argument souvent opposé à Finnegans Wake — son illisibilité — devient ici sa principale vertu. Ce texte résiste à l’automatisation du sens. Il empêche la clôture interprétative. Il force le lecteur, humain ou machine, à naviguer dans l’instabilité permanente de la signification.
Preuve de cette complexité, si ce n’est de cette exceptionnelle richesse, il aura fallu plus de quarante ans pour qu’une traduction française complète voie le jour, au début des années 1980, malgré l’intérêt constant des critiques, des universitaires et des écrivains. Ce délai exceptionnel ne tient pas à un manque de reconnaissance, mais à l’extrême densité du texte : traduire Finnegans Wake ne consiste pas à transposer un sens, mais à recréer un système linguistique entier, fait de strates historiques, de jeux phonétiques et de collisions culturelles.
Cette attente dit quelque chose d’essentiel : certaines œuvres résistent non par obscurité gratuite, mais parce qu’elles contiennent plus de langue — et donc plus de civilisation — que les outils ordinaires de transmission ne savent en porter.
Dans un monde où les systèmes génératifs tendent à produire des réponses fluides, cohérentes et rassurantes, un tel objet agit comme une anomalie salutaire. Il rappelle que toute langue vivante est traversée de conflits, de malentendus, de surgissements imprévus.
Si une civilisation se reconnaît aussi à ce qu’elle ne maîtrise pas totalement, alors Finnegans Wake en est l’un des derniers conservatoires intacts.
Par-delà l’Anglais
Certaines langues opposent, par leur seule structure, une résistance silencieuse à la logique algorithmique. Le chinois écrit en est un exemple paradigmatique. Il ne repose pas sur un alphabet combinatoire, mais sur un système idéographique et historique où chaque caractère condense à la fois une image, une étymologie, une évolution millénaire et, souvent, plusieurs sens contradictoires selon le contexte.
Cette architecture linguistique rend la langue profondément liée à la mémoire longue, remarquablement résistante à la simplification et difficilement réductible à une logique purement statistique. Les modèles d’IA peuvent en manipuler les signes, mais peinent à en saisir la dimension culturelle implicite : la place du vide, de l’allusion, du non-dit, du contexte situationnel. Ici, la langue agit comme une barrière naturelle contre l’appauvrissement du sens.
Le même constat s’impose, de façon plus tragique, avec les langues autochtones en voie de disparition. Lorsqu’elles s’éteignent — en Amazonie, en Australie ou en Amérique du Nord — ce ne sont pas seulement des mots qui disparaissent, mais des classifications du vivant, des cosmologies entières, des rapports spécifiques au temps, à la nature et au collectif.
Certaines distinguent des dizaines de types de sols, des nuances de parenté inexistantes ailleurs, ou des temporalités impossibles à traduire littéralement. Aucune intelligence artificielle, aussi sophistiquée soit-elle, ne pourra recréer ce qui n’a pas été linguistiquement transmis. Ces langues rappellent une vérité brutale : tout ce qui n’est pas encodé dans la langue est, à terme, condamné à l’oubli civilisationnel.
Le danger n’est pas que l’IA se trompe, mais qu’elle simplifie. Qu’elle produise une langue moyenne, efficace, universelle, mais déconnectée de la profondeur civilisationnelle dont elle est issue. Une langue sans mémoire longue. Une langue sans rêves. Dans ce scénario, la culture ne disparaît pas brutalement. Elle s’érode doucement, remplacée par des formes linguistiques fonctionnelles, optimisées, statistiquement plausibles. La dystopie n’est pas totalitaire ; elle est lisse.
Finnegans Wake n’est pas un monument du passé, mais une réserve stratégique pour l’avenir. La question n’est donc plus de savoir si ce livre est lisible, mais s’il restera consultable — par des humains capables d’en supporter l’opacité, ou par des machines que l’on aurait enfin nourries d’autre chose que de la langue moyenne du web.
Et si le salut culturel ne venait pas d’une innovation technologique, mais d’un texte écrit il y a près d’un siècle, précisément parce qu’il refuse obstinément de se laisser réduire ?
Notes et sources :
(1) Humboldt, Wilhelm von. On Language : The Diversity of Human Language-Structure and Its Influence on the Mental Development of Mankind. Cambridge University Press, 1988.
(2) Sapir, Edward. Language: An Introduction to the Study of Speech. Harcourt, Brace and Company, 1921.
(3) Whorf, Benjamin Lee. Language, Thought, and Reality. MIT Press, 1956.
(4) Joyce, James. Finnegans Wake. Faber and Faber, 1939.
(5) McLuhan, Marshall. The Gutenberg Galaxy. University of Toronto Press, 1962.
Par Auteur invité
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