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«Petite pluie»: prendre soin

Source : Le Devoir

Pour écrire, dans une langue aussi soignée que viscérale, les remords et les regrets, l’espoir et la nostalgie, Garth Greenwell n’a pas son pareil. Après Ce qui t’appartient (Rivages, 2018) et Pureté (Grasset, 2021), mosaïques de méditations concernant l’intime aussi bien que le collectif, suites d’observations aussi poignantes qu’éclairantes sur l’amour et le désir, l’écrivain, critique et enseignant de 48 ans publie un troisième roman autofictionnel, une brique dont le narrateur, le même que dans les deux précédents livres, contemple sa mortalité avec autant de sagesse que d’inquiétude.

Ayant valu à Greenwell le prestigieux prix PEN/Faulkner en 2025, Petite pluie paraît ces jours-ci en français. Alter ego de l’auteur, le narrateur est professeur de littérature à l’Université de l’Iowa. « Ç’avait été toute ma vie, de me creuser la tête sur des formulations, tâcher de rendre compte de ce dont on ne peut rendre compte dans ce que l’art nous fait ressentir ; ç’avait été toute ma vie, parfois j’avais eu l’impression d’une vie pleine et parfois d’une vie gâchée, qui avait paru à la fois pleine et gâchée. »

À la fin de l’été 2020, en pleine pandémie, l’homme se retrouve aux soins intensifs à la suite d’un accident vasculaire cérébral. Pendant une dizaine de jours, alors qu’on lui inflige une interminable batterie de tests, que des médicaments en tous genres coulent dans ses veines, le lit d’hôpital sera un poste d’observation, un lieu d’où nommer le douloureux égarement du monde et décrire les troublantes tergiversations des soignants — des êtres dont il prend le temps de dresser une galerie de portraits tendres et détaillés —, mais aussi d’où réfléchir sur l’existence qu’il a construite, l’amour qu’il a nourri, le tout en s’abreuvant sans cesse à la poésie d’hier et d’aujourd’hui.

« Des strates entières de la réalité nous échappent à la vitesse à laquelle nous vivons, notre capacité à les percevoir est perdue, et peut-être est-ce la valeur de la poésie, il y a des aspects du monde qui ne sont visibles qu’à la fréquence de certains poèmes. » Le titre du roman est d’ailleurs tiré d’un des poèmes préférés du narrateur, des vers médiévaux sans auteur qui sont aussi beaux que mystérieux.

L’heure des bilans

À cause d’une déchirure de l’aorte dont on peine à trouver la cause, le narrateur prend le temps, entre les nombreux prélèvements, les multiples injections, de réfléchir au mystère de la vie. Il comprend que son autonomie est relative, que son corps n’est pas infaillible, que son histoire d’amour avec L. — le poète espagnol avec qui il partage sa vie depuis sept ans et avec qui il a même pris le beau risque d’acheter une maison — n’est pas toujours aussi bienveillante qu’elle devrait l’être.

Avec la menace qui plane, sérieuse, mais aussi la mort à laquelle il a échappé de justesse, l’homme ressent à l’égard de l’avenir ce qu’on pourrait appeler un regain d’intérêt. « Je voulais devenir vieux, je voulais travailler jusqu’à être vieux, je voulais voir ce que je pourrais faire, je veux dire, les poèmes que je pourrais écrire, et aussi la vie que je pourrais avoir avec L. »

C’est en quelque sorte l’heure des bilans, un moment consacré au soin, celui qu’on donne, celui qu’on prend, celui qu’on accepte de recevoir. Dans cette introspection, ce bel esprit plonge courageusement, c’est-à-dire avec toute son érudition, mais aussi avec toute sa sensibilité, tout son sens critique. Qu’il décrive les oiseaux qui se posent au bord de sa fenêtre, qu’il se remémore son enfance auprès d’un père extrêmement violent, qu’il se préoccupe de la brutalité policière qui sévit à Louisville ou qu’il s’interroge sur sa sexualité et son utilisation du popper, l’homme est toujours aussi juste, toujours aussi émouvant, toujours en quête de beauté, de lumière, de vérité et d’amour.

À ce livre, le plus ample, le plus achevé de ceux que l’auteur nous a donnés jusqu’ici, on sait qu’on reviendra comme à un guide, on sait qu’on aura besoin de puiser à nouveau.

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