Source : Le Devoir
Lauréat du prix Robert-Cliche du premier roman avant même d’avoir terminé ses études au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, Antoine Charbonneau-Demers a rapidement décidé de se consacrer à l’écriture. « Je sais que c’est paradoxal, parce que mes livres parlent beaucoup du désir d’être vu, mais quand j’étais sur scène, je n’aimais pas être regardé. En écrivant, je m’expose beaucoup, probablement plus qu’en incarnant un personnage au théâtre, mais ça reste un geste solitaire, intime. »
Tout de même, au cours des deux dernières années, l’auteur a eu beaucoup de difficulté à vivre avec les « discussions » engendrées par ses livres sur les réseaux sociaux. « Je pense que je me suis rendu trop vulnérable. J’avais l’impression que tout le monde en savait plus que moi sur moi. On faisait sans cesse ma thérapie à ma place. J’ai vraiment touché le fond, au point où je me suis mis à considérer l’écriture comme un poison, un geste démoniaque. Pour ne pas craquer, j’ai décidé de m’éloigner de l’art. J’ai travaillé comme entraîneur privé, j’ai voyagé aux États-Unis, j’ai gardé des chiens et des chats, je me suis initié au trading… Ça m’a fait beaucoup de bien. C’est ça que ça me prenait. »
En 2020, soit deux ans après avoir été publié chez VLB éditeur, le deuxième roman d’Antoine Charbonneau-Demers, Good Boy, paraissait en France chez Arthaud, un éditeur tombé sous le charme de cette captivante histoire de sexe, de désir et d’amour campée dans l’anonymat d’une grande métropole. Extrait du roman, qui remporta d’ailleurs le prix du Roman gay en 2020 : « La ville, beaucoup plus puissante qu’un territoire du nord qui se contente d’être tel quel, naturel, impersonnel. Ici, le danger, la sueur, le plaisir et les cris de douleur se mêlent à autant de monde qui meurt que de monde vivant, dans les mêmes secondes habitées, avec personne pour nous achaler. La solitude. »
Réduire la nature
Six ans après Good Boy, Charbonneau-Demers est de retour chez Arthaud, cette fois avec un roman tout neuf, un objet littéraire qui étonne parce qu’il rompt franchement avec ce qui paraissait auparavant immuable : l’autofiction, le réalisme et la ville. « J’avais besoin, pour une fois, de ne pas parler de moi. Chez Arthaud, ce qui les branche, c’est la nature et le voyage. C’est si loin de moi, à ce point étranger à ce que j’ai l’habitude d’écrire, que j’ai accepté de relever le défi. Ce roman m’a permis d’approfondir ma démarche, de renoncer à mes réflexes, de miser sur l’imagination, et aussi de me consacrer davantage à ce que j’aime le plus dans l’écriture, son artisanat. En fin de compte, je suis partout dans le livre, mais ce n’est pas mon histoire. Par conséquent, c’est plus facile pour moi de parler de ce livre que de tous ceux qui sont venus avant. »
C’est ainsi que sont apparues les 272 délectables pages de Nature Boy, un roman pastoral décalé, une fable animalière hallucinée, une satire sociale aussi fantaisiste qu’assassine, un livre dont le héros est un enfant terriblement attachant et où tout est opposition : rêve et réalité, vérité et mensonge, inné et acquis, bien et mal, saleté et pureté, folie et lucidité, laideur et beauté. « C’est ma vie ! affirme sans hésiter l’auteur. Je suis toujours dans la dualité. La prédation, la hiérarchie des classes sociales, l’ascendant que les gens peuvent avoir les uns sur les autres, la maltraitance, la violence… ce sont-là mes sujets de prédilection. »
Bien qu’il soit né à Rouyn-Noranda en 1994, l’auteur ne s’est jamais vraiment intéressé à la nature. « Avant de commencer à écrire, il a fallu que je me questionne sur la nature. Dans les écrits sur la nature, on trouve souvent de l’admiration envers sa grandeur, de la crainte devant sa force brute et indomptée. J’avais envie de réduire ça, de rapetisser la nature, les mythes autour de la nature, les écrivains de la nature… Il y a aussi du mythique dans le plastique, du sens et même du sacré dans les produits de consommation. Se retirer de la société, ça peut être noble, mais ce n’est pas la solution pour tout le monde, et ça ne donne pas nécessairement une autorité. »
Vérité fuyante
Impossible à résumer, l’intrigue rocambolesque de Nature Boy se déroule à Côte-à-Moineau, une ville imaginaire située quelque part dans le sud du Québec. Il y a là, sur la ferme des Torchaud, deux sœurs qui ne se ressemblent pas. Depuis que du lisier de porc a été déversé dans la source, Lyne a des rêves de grandeur, un goût pour l’aventure qui va la mener à vivre sur une île ensoleillée avec Big Shot. Quant à Carole, elle va préférer rester où elle est née et céder aux charmes de Big Foot, un homme poilu et armé jusqu’aux dents qui va lui donner un fils, Karl, un garçon pas tout à fait comme les autres.
Chaque fois, quand on pense avoir comme lecteur découvert la vérité, l’auteur s’assure de nous tirer le tapis de sous le pied. « Je ne sais pas plus que vous ce qui est vérité et ce qui est mensonge, reconnaît Charbonneau-Demers avec humilité. C’est justement ce flou-là qui me passionne. À mes yeux, l’imagination, la magie, le fantastique, ou encore le coma, les hallucinations, les voix qu’on entend, ce n’est pas moins réel. Toute vérité n’est pas vérifiable. »
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