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«Perséphone la nuit»: l’éveil du printemps

Source : Le Devoir

Née aux Îles-de-la-Madeleine, ayant passé sa jeunesse à Québec, vivant en Autriche depuis plus de dix ans, Catherine Lemieux publie ces jours-ci Perséphone la nuit, un troisième roman après Une affection rare (Triptyque, 2018), que Dominic Tardif avait comparé dans nos pages à une « prière que pourront murmurer toutes celles qui préfèrent l’embrasement vif à la combustion lente », et Lourdes (Boréal, 2023), que le collège Christian Desmeules avait qualifié de « feu roulant d’humour et de liberté, porté par des phrases à la précision aussi dense que maniaque ».

Déesse grecque du printemps, mais aussi du monde souterrain, Perséphone est la fille de Zeus et de Déméter. Kidnappée par Hadès, qui deviendra peu de temps après son époux, celle qu’on appelle Proserpine dans la mythologie romaine partage sa vie entre les Enfers (où elle a droit à un statut de reine et passe quatre mois par année) et la Terre (où, pendant huit mois, elle permet la fertilité et le renouveau de la nature). Ce cycle, vous l’aurez compris, symbolise celui des saisons : la renaissance au printemps et la stérilité en hiver.

De L’enlèvement de Proserpine (1621–1622), le sublime marbre du Bernin, jusqu’à Hadestown (2016), l’irrésistible comédie musicale d’Anaïs Mitchell, en passant par Perséphone (1934), le mélodrame lyrique raffiné d’Igor Stravinsky, et Proserpina (2012), la bouleversante chanson de Martha Wainwright, la figure de Perséphone est partout dans l’histoire de l’art, son mythe étant certainement l’un des plus immortels. Quant aux psychologues, psychanalystes, philosophes et religieux, ils n’ont cessé de fournir des interprétations du récit, de l’employer pour illustrer leurs théories.

Rester en danger

La réécriture de Catherine Lemieux entraîne Perséphone dans le présent, en ce sens qu’elle pose sur les tenants et les aboutissants du mythe un regard éminemment contemporain. Sans truffer son récit des gadgets de notre ère, sans oublier que ses personnages sont des dieux et des déesses, elle parsème sa prose de clins d’œil aux comportements absurdes des mortels que nous sommes. Complexe, nuancée et certainement féministe, la relecture embrasse les paradoxes et les contradictions, épouse le désir et la violence, traduit la résistance et l’abandon, la transgression et le consentement.

« Son malheur, bref son histoire est encore jeune, Perséphone ne peut élucider tous ses mystères sans les traverser. Peu importe par quelle voie sournoise elle flirtait avec Hadès avant son enlèvement, ce qui importe est de lui échapper et pour ça, elle doit comprendre la nuit où elle se trouve. » Perséphone souhaite se soustraire à l’influence de sa mère, Déméter, tout autant qu’à celle de son ravisseur, Hadès. Au point de vue de la déesse, à la nature complexe de ce qu’elle traverse, la narration donne un accès privilégié. Bien plus nuancé que d’ordinaire, le récit du ravissement accorde au personnage de Perséphone plus d’agentivité que dans la plupart des versions apparues depuis l’Antiquité.

Exigeante, parfois même obscure, la langue de Lemieux est surtout recherchée, somptueuse, luxuriante, mais aussi viscérale, incantatoire et cruelle. L’autrice connaît le mythe sur le bout de ses doigts et cela transparaît dans la construction de chaque phrase, dans le choix de chaque mot. Le regard que la déesse pose sur son sort et sur l’implication des uns et des autres, tout cela est d’une lucidité peu commune. « La voie aura toujours été libre pour m’enfoncer où personne ne saura me dénicher. Mon domaine n’est pas très solide, il pourrait certes m’engloutir, mais je ne l’abandonne pas, je reste en danger comme on reste en voyage ou en amour. »

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Titre: Perséphone la nuit

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