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Accorder le pardon

 

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Accorder le pardon

Devant eux s’ouvre ce chemin possible de la vengeance. Sauront-ils emprunter l’autre, plus étroit, sinueux, qui mène au pardon?

La femme coupée en deux fascine et captive tant il ressemble à la vie. Avec un art de l’observation et un souci du détail qui transforment chaque page en un calque du réel, Julie Fuster construit un roman à l’humour grinçant sur la relation conflictuelle de Louise avec une mère fantasque qui monopolise l’attention. Or, si le décalage entre Louise, la fille ordonnée qui vit péniblement dans l’ombre de sa mère, et Nadia, la mère exubérante, ressemble à une classique rivalité mère-fille, le livre de l’écrivaine française brille de singularité. Le ton et l’acuité du regard de l’autrice s’avèrent des plus originaux, captant les complexes inconstances du cœur et subtiles pérégrinations mentales d’une femme qui nous devient familière tant on pénètre ses pensées les plus secrètes. Par cet art de la reproduction pointilleuse des tergiversations de l’esprit et du contexte où s’ancre son action — la ville de Lyon en pleine canicule, puis celle de Bristol secouée par une tempête orageuse —, La femme coupée en deux rappelle les romans d’Elena Ferrante dans sa vérité, avec une touche plus caustique, une atmosphère de suspense psychologique.

Le roman s’ouvre sur le mariage d’une cousine de Louise, honorée par la présence de Nadia, la grande dramaturge qui a refait sa vie à Bristol après sa séparation, laissant sa fille de 12 ans aux soins de son père. Louise travaille dans une fondation d’art contemporain lyonnaise, cherche à tout maîtriser dans son existence et trouve difficilement sa place en présence de cette mère qui se donne en spectacle et aurait certainement souhaité avoir une autre fille. C’est ce que rumine Louise dans un dialogue avec « sa mère intérieure », alors qu’elle se remémore ses paroles blessantes sur ses choix de carrière et amoureux qui ont atteint sa confiance, lui fait douter de ses choix. La fille s’est construite en rejetant sa mère, mais un souhait plus profond d’être aimée, choisie, la gruge.

Puis, un jour, Nadia meurt subitement dans un accident de voiture et Louise hérite des droits d’une pièce de théâtre écrite par sa mère, inspirée par un événement tiré du journal intime de sa fille. Cadeau ambigu s’il en est un, attaché à cet épisode intrusif où le lien entre elles deux s’est brisé. Louise fait face à un dilemme : celui de vénérer la mémoire de sa génitrice ou de réparer l’injustice faite à son père et à elle-même. Après un retour en arrière où Louise revisite des moments marquants de sa jeunesse en relisant son journal, elle se rend à Bristol sur les traces de Nadia, rencontre un de ses anciens amants qui souhaite monter ladite pièce. De pérégrinations en déboires divers, dont un flirt avec un homme qu’elle croit ressurgir du passé, Louise voit les trahisons maternelles sous un nouveau jour, se rapproche du chaos dans lequel sa mère a vécu, jusqu’à mieux la comprendre, lui pardonner, peut-être.

En dissonance avec le monde et elle-même, pleine de complexes et de petites hontes, la protagoniste, dont Fuster trace un portrait remarquable, confie les paranoïas qui hantent une fille qui a manqué de ce lien fondamental de confiance avec sa mère. Loin de tout sentimentalisme, la romancière met en scène une femme déphasée qui voit des menaces partout, pleine d’autodérision et d’une lucidité parfois trompeuse. « Comment se faire confiance? », se demande Louise, dont la quête ressemble à celle d’une vérité arrachée aux fictions et aux mensonges que les autres essaient de nous vendre. La femme coupée en deux, c’est cette enfant scindée par la séparation de ses parents, cette mère coupée de sa famille, mais aussi ce tour de magie que ressort un magicien ringard qui en fait des tonnes à une audience lassée. Le vieux tour que Louise n’a peut-être plus envie de jouer pour se faire aimer.

Généalogie d’une violence
Avec La collision, le journaliste français Paul Gasnier offre un court et fascinant premier récit qui raconte, sans pathos, l’accident mortel de sa mère en 2012 à Lyon. Elle venait d’ouvrir un studio de yoga à 54 ans, s’y rendait à vélo quand elle a été heurtée par un jeune homme, Saïd, délinquant récidiviste qui roulait sans permis et sans immatriculation en faisant une « roue arrière » à 80 km/h avec sa moto. La mère de l’auteur mourra une semaine plus tard. « La douceur de l’un prise dans la violence de l’autre; le respect des règles maté par l’imprudence », écrit l’auteur, dans une prose sobre et évocatrice.

Dix ans plus tard, Gasnier mène une enquête littéraire pour tenter de comprendre comment un tel événement a été rendu possible. Son récit, économe, au rythme parfois proche du suspense, prend la forme d’une généalogie de la violence : en quoi la dérive de ce jeune Saïd est le produit d’une époque où les filets sociaux ne rattrapent plus, où l’obsession de soi permet tout? Par un travail de reconstitution précis et minutieux, Gasnier réussit un parfait dosage entre l’implication personnelle et la distance d’analyse du journaliste. Il cherche des explications à l’absurde d’une mort pareille dans un contexte français de la montée de la droite, examine la culture du rodéo urbain. Gasnier raconte son cheminement émotif : comment dépasser la colère qu’il décrit comme un « puissant narcotique » difficile à maîtriser. L’auteur évite les pièges et raccourcis faciles qui pourraient renvoyer à un discours populiste de droite qui accuse les étrangers et les criminels et trouve l’occasion de réfléchir aux tensions complexes qui déchirent la France. Il lit les procès-verbaux, les rapports de police, rencontre ceux qui ont été déplacés le soir de l’accident, l’avocat qui a défendu Saïd, le juge qui a remis le jugement et la sœur de Saïd. Il raconte l’histoire des milliers de Marocains qui se sont installés à Lyon dans les années 1960 pour former une main-d’œuvre docile et bon marché, dont le père de Saïd fera partie. Saïd, un an avant l’accident, a perdu son frère aîné, assassiné pour une histoire de drogue. Gasnier se rapproche de la souffrance du jeune Saïd et de sa famille. « Une vie comme celle de Saïd nous raconte », écrit Gasnier, rappelant que ce jeune homme est le produit d’une société; cet accident, une faillite collective. Ce récit nuancé, intelligent et courageux cherche à « donner tort à une époque empoisonnée par le ressentiment et les regards en coin » et offre une leçon d’humanisme qui préfère le pardon à la rancœur.

Photo : © Audrée Wilhelmy

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