Paru en premier sur (source): journal La Presse
Pendant quatre ans, Alexandre Soublière, auteur de l’inoubliable Charlotte before Christ, a prêté sa plume au premier ministre du Canada. Une expérience dont il émerge avec la conscience renouvelée que nous sommes tous humains, après tout.
Publié à 7 h 00
« Je ne sais pas si tu te souviens », lance Alexandre Soublière, bien conscient que la politique fédérale est un feuilleton aux revirements trop nombreux pour que chacun d’entre eux s’inscrive dans nos mémoires, « mais à la fin de l’été 2020, le premier ministre a prorogé le Parlement. » Oui, oui, ça nous sonne une cloche.
« Eh ben, c’est à ce moment-là que je suis arrivé. » Ayoye. « Mon premier mandat, ç’a été de participer à l’écriture du discours du trône, un vrai baptême du feu. »
Il s’était promis qu’il donnerait une année. Il sera finalement resté quatre ans auprès de Justin Trudeau, comme rédacteur de discours, au sein de la petite équipe de deux ou trois personnes qui s’assurent que le premier ministre sait quoi dire, et comment le dire.
C’est par « désir de servir, d’aider », de s’engager dans « quelque chose de plus grand » que lui que l’auteur des romans Charlotte before Christ (2012) et Amanita virosa (2015) ainsi que de l’essai La maison mère (2018) a délaissé durant la pandémie l’univers de la pub, grâce auquel il avait jusque-là gagné sa vie.
Son premier constat, en arrivant en poste ? « C’est que tout le monde est humain », répond-il. Il n’y a rien comme la vraie vie pour dépouiller une figure médiatique de la mythifiante pellicule qui la recouvre.
On voit les politiciens à la télé et on les imagine faire des plans, élaborer des stratégies, et c’est vrai, mais ça reste des humains, et de l’extérieur, on perçoit parfois des intentions là où il n’y a rien d’autre que quelqu’un qui essaie de faire son travail.
Alexandre Soublière
Exemple : en septembre 2020, Alexandre Soublière glisse le mot « reset » dans un discours de son patron (« This pandemic has provided an opportunity for a reset »). « Je n’avais pas du tout réalisé que ça pouvait faire référence à une théorie du complot que je ne connaissais pas », avoue-t-il avec candeur aujourd’hui.
PHOTO ADAM SCOTTI, FOURNIE PAR ALEXANDRE SOUBLIÈRE
Alexandre Soublière (au centre) lors du Sommet du G20 à Bali, le 14 novembre 2022
Des commentateurs d’extrême droite ne tarderont pas à y voir la preuve que Justin Trudeau est la marionnette du Forum économique mondial. « Mais c’était seulement mon erreur, jure Alexandre Soublière. Ça illustre la différence entre ce que parfois les gens s’imaginent, et comment ça se passe réellement. »
Parler au peuple
Bien qu’il s’en soit douté, il allait également constater que les coulisses du pouvoir ne sont pas des alcôves aussi romantiques que dans leurs représentations au petit et au grand écran. De longs dialogues passionnés sur l’importance de la démocratie ? Ça ne faisait pas partie du quotidien de sa relation avec le premier ministre.
On révisait ensemble tous ses discours, ça pouvait prendre cinq minutes ou plusieurs séances, selon le cas, mais ce n’était jamais comme dans The West Wing. On ne s’assoyait pas avec un whisky à jaser jusqu’aux petites heures.
Alexandre Soublière
Autre dur constat : l’allocution publique d’un politicien est rarement l’occasion idéale pour sortir ses formules les plus poétiques. « Une des choses qu’on se faisait toujours dire, c’est Talk like people talk. Tu écoutes Doug Ford, François Legault ou Donald Trump, et ces gens-là parlent au peuple. »
PHOTO ADAM SCOTTI, FOURNIE PAR ALEXANDRE SOUBLIÈRE
Alexandre Soublière en avion avec Justin Trudeau
Peu importe le registre de langue, la teneur du débat public semble néanmoins s’être dégradée, pour ne pas dire morpionnée, au cours des dix dernières années, une érosion du savoir-vivre qu’Alexandre Soublière attribue sans surprise aux réseaux sociaux, où la rage fait florès.
Si tu veux être remarqué par les algorithmes, il faut que tu sois de plus en plus provocateur et on n’a pas encore complètement saisi l’influence que ça a sur la vie politique. Tout le monde essaie de gamer l’algorithme.
Alexandre Soublière
L’écrivain pointe aussi une rhétorique médiatique incapable de concevoir un évènement autrement que par la lorgnette de l’affrontement. Il évoque un sommet international « qui allait super bien, où tout était positif », durant lequel un journaliste talonnait l’équipe du premier ministre afin de savoir « où était le conflit ».
« Et on répétait : il n’y a pas de conflit. »
Pour le bien commun
Un bon prête-plume doit-il être en accord avec les décisions de celui pour qui il écrit ? « Quand tu as de l’intégrité, il faut que le pourcentage soit assez élevé, mais après, dans le détail, il peut y avoir des divergences. »
S’il a quitté son poste l’été dernier, c’est donc non pas pour des motifs idéologiques, mais parce qu’après avoir beaucoup offert de lui-même, Alexandre Soublière souhaitait se dégager de la marge pour la littérature, la vraie.
Il revient au roman avec un désir de « communiquer encore plus clairement » et avec une compréhension plus étoffée de la complexité de la nature humaine.
« Ça m’a rappelé ce qu’on a tous en commun. Un premier ministre, ça déjeune, ça voit ses amis, ça prend une bière. Les gens sont autre chose que leurs façades. Et en général, même s’ils n’ont pas tout le temps raison, ils pensent que ce qu’ils font, c’est pour le mieux, pour le bien commun. »
Consultez la page Substack d’Alexandre Soublière (en anglais)