Je trouvais mon idée géniale : brosser un portrait des éditions Alto sans m’entretenir avec son vocal fondateur, Antoine Tanguay. De laisser les auteurs et autrices s’exprimer. Ce fut un échec : les six écrivains et écrivaines interrogés m’ont beaucoup parlé d’Antoine (et un peu d’autres choses).

« Nikolski a été le premier titre du catalogue — Alto n’avait même pas encore d’identité éditoriale! —, se souvient Nicolas Dickner. Ce n’était alors que le plus récent projet fou d’Antoine Tanguay. Mais Antoine avait de la verve et de l’énergie, et il m’a convaincu (à juste titre) que cette aventure serait formidable. »
Et l’aventure a été formidable et fracassante. Nicolas Dickner fait paraître son premier roman en avril 2005. Nikolski récolte beaucoup sur son passage : le Prix des libraires du Québec, le Prix littéraire des collégiens, le prix Anne-Hébert. Le roman en forme de récit de voyage intérieur flaire autant le bon vent qu’il nous trimballe dans les ruines du temps et autres dépotoirs à ciel ouvert.
Du flair, donc, pour Antoine. Doublé d’une certaine réactivité, explique Christine Eddie. « Antoine est le premier des cinq éditeurs auxquels j’ai envoyé Les carnets de Douglas à avoir réagi. J’ai eu de la chance! » Le roman de l’autrice est publié en 2007 et rafle lui aussi de nombreuses récompenses, dont le prix Senghor du premier roman, le prix France-Québec ou le Prix de l’Académie Frye. Et Eddie attribue une partie du mérite à son éditeur :

« Il arrive en trombe, il peut avoir oublié d’apporter le manuscrit dont nous allons discuter, il mène de front trois monologues, tous intéressants, ses idées se succèdent à grande allure, il parle de la quatrième de couverture alors que le dernier chapitre n’est pas écrit. Quand je referme la porte derrière lui, je panique pendant trente secondes. Puis, sans comprendre comment et pourquoi, je me remets au travail et la nouvelle version est toujours meilleure que la précédente. On dirait qu’il injecte des stéroïdes dans mon désir d’écrire. »
Pour Dominique Fortier, qui est là depuis les débuts avec son premier roman, Du bon usage des étoiles, paru en 2008, « Alto s’est affirmée comme l’une des maisons importantes au Québec, entre autres parce qu’elle occupe ce territoire fragile à la jonction de la littérature dite populaire et de ce qu’on peut appeler la grande littérature ». Un espace des possibles, donc. Un espace pour traduire, aussi.

Traduire, traduire
Dans un salon du livre, il y a plusieurs années, Antoine Tanguay est venu me parler d’Heather O’Neill. Il savait que j’aimais l’univers de l’écrivaine et voulait m’annoncer qu’Alto publierait en français ses ouvrages. Dominique Fortier avait en quelque sorte recruté l’autrice anglo-montréalaise dont elle appréciait la langue et la poésie et traduirait ses œuvres.
Paraissaient ainsi coup sur coup, ou presque, le recueil de nouvelles La vie rêvée des grille-pain (2017), et les romans Hôtel Lonely Hearts (2018), Mademoiselle Samedi soir (2019) et surtout, surtout La ballade de Baby (2020), qui avait connu une traduction française hasardeuse, éloignée des péripéties montréalaises de l’intrigue. Depuis, O’Neill est une habituée de la maison :
« La manière dont Antoine insuffle tant de créativité et de réflexion dans chaque ouvrage est une source d’inspiration, décrit O’Neill. Il s’investit avec une telle ferveur, une obsession bienveillante. Il m’arrive de m’inquiéter en le voyant courir, présenter ses livres avec une excitation débordante. Je crains pour sa santé. Mais son attitude est réconfortante, car je sais que je suis entre de bonnes mains. Même lorsque je me détends, le regard au plafond, à méditer un poème, par exemple, Antoine est quelque part, fendant la circulation, sautant dans des trains, s’envolant pour Paris, une mallette remplie de livres à faire connaître. »
La circulation des voix, donc. Les auteurs et autrices interrogés m’en ont parlé. Des ponts bâtis patiemment entre le Canada anglophone et francophone, avec le reste du monde. Des succès remportés au fil des années. Il suffit de penser à Rawi Hage avec Parfum de poussière ou Le cafard, à Emily St. John Mandel avec Station Eleven ou La mer de la tranquillité. À Mariana Enriquez, Neil Smith, Michael McDowell ou Deni Ellis Béchard. La liste est longue et l’engagement permanent. D’ailleurs, sur le site Web d’Alto, il y a un espace consacré aux traducteurs et aux traductrices, ce qui est rare. Parmi elles, Catherine Leroux et Dominique Fortier, autrices de la maison, mais aussi Sophie Voillot ou Éric Fontaine.

Toujours plus grand
Et que penser de la publication en 2018, de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, de l’Américaine Emil Ferris? L’ouvrage reflète bien la pensée exploratoire de la maison. Avec ses quatre cents pages bien serrées, le roman graphique a été très remarqué à sa sortie, notamment en remportant le Prix des libraires du Québec en 2019, catégorie « BD hors Québec ».
Cette audace éditoriale a convaincu Alex McCann, dont le premier roman Saint-Nicolas-des-Marins a été publié en janvier 2026, d’y envoyer son manuscrit. « J’ai choisi Alto, car j’aimais la façon dont leurs œuvres entremêlent réalisme et magie, souvent sans distinction. Ils publient des œuvres “étonnantes” (comme le dit leur slogan!) et je trouvais que c’était la maison toute désignée pour accueillir une œuvre comme la mienne. »
Même dans la promotion, le nom du fondateur revient : « Antoine a préparé une liste de lecture pour accompagner la publication, ce qui permet de faire vivre l’œuvre au-delà de l’objet-livre. Je dis souvent que travailler avec Alto, c’est évoluer dans un univers à l’image des livres qu’elle publie : un monde où rien n’est impossible! »

Interrogée sur les raisons pour lesquelles elle a opté pour la maison dès 2010 avec Attraction terrestre, Hélène Vachon explique : « La question ne se posait pas. Pour moi, la véritable identité éditoriale d’Alto est précisément de ne pas en avoir. Alto est avant tout un lieu ouvert, un lieu d’exploration un brin iconoclaste au sens noble, c’est-à-dire réfractaire aux usages, capable d’accueillir l’étrange aussi bien que l’ordinaire, de briser les frontières du livre tout en le maintenant au cœur de son action. »

Pour Éric Chacour, Alto est capable de transformer une simple envie en grand projet. Lui qui a publié, en 2023, un premier roman très remarqué, Ce que je sais de toi — l’ouvrage qui a le plus vendu depuis les débuts et qui l’a conduit dans une vingtaine de pays —, rêvait de faire une tournée de librairies, au Québec, là où tout a commencé. « C’est en glissant l’idée aux altistes qu’est né le “ChacTour”, qui me mènerait sur les routes du Québec. Au départ, il s’agissait simplement du nom de code de ce projet, mais comme il faisait rire tout le monde, ça s’est terminé avec des t-shirts de tournée que l’on faisait tirer dans chaque librairie où nous passions. »
Une grande famille
« Alto reste une maison à échelle humaine, et il est toujours agréable de collaborer avec une petite équipe passionnée », de souligner Nicolas Dickner. Vingt et un ans après sa fondation, sept altistes — c’est ainsi qu’on nomme les membres de l’équipe — collaborent au développement de la maison, qui a publié quelque 280 ouvrages depuis 2005.
J’entends un vrai sentiment d’appartenance, une solidité physique nourrie par l’équipe. Une famille, un clan, un espoir. « Dans “maison d’édition”, il y a d’abord le mot maison, un lieu où l’on se sent chez soi, accueilli et respecté non pas malgré ses différences, mais grâce à elles, note Dominique Fortier. À chacun de mes livres, j’ai le sentiment que l’équipe y croit pour vrai. […] Jamais on ne nous répond que ça ne se fait pas simplement parce que ça ne s’est jamais fait. La ligne éditoriale d’Alto, c’est une ligne du risque — et c’est infiniment rare, et précieux. »
Des suggestions de lecture Alto par des auteurs et autrices d’Alto
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Photo d’Antoine Tanguay : © Caroline Grégoire




