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Sitôt débarqué en Chine avec sa sœur, le narrateur, un vingtenaire en peine d’amour qui a récemment cessé la cigarette, transpire sous les outrecuidants rayons du soleil. Le père, ayant déménagé du Québec à Hong Kong il y a quelques années, est venu les chercher à l’aéroport, impatient de les ramener chez lui, sur son junk sis à la marina d’Aberdeen, un endroit où Nord-Américains et Européens vivent dans un parfait entre-soi. Après avoir pris le sampan, dont le gouvernail est tenu par la main experte de l’impitoyable Ann, ils arrivent à bon port, le frère les attendant déjà sur le pont, un œil au beurre noir en guise de maquillage. La semaine sera longue.
Spectacle risible
Les occasions de retrouvailles en famille n’auront rien d’idyllique. Amer, aigri, le père boit trop et, imbu de lui-même, sait avoir toujours raison. Un mélange idéal pour provoquer des prises de bec et des échauffourées mémorables. « Je voulais vraiment décrire ce milieu-là super bizarre, des expats un peu cinglés dans leur marina, avec l’espèce de dynamique coloniale envers la population hongkongaise, explique Arthur Friso. J’avais aussi vraiment en tête l’espèce de parenthèse sur l’île. Je ne savais pas exactement comment j’allais agencer tout ça dans un roman, mais finalement le plan s’est construit en cours de route. » La superbe désinvolture des habitants de cet antre maritime choque, à commencer par celle du père, pétri de suffisance. Non seulement les manifestations qui ont lieu dans la ville ne le concernent pas, mais l’irritent royalement, ignorant — et fier de l’être — des raisons qui sous-tendent de tels gestes. Son égocentrisme, augmenté de ses phrases sans nuances, n’en fait pas un protagoniste sympathique, quoique sous ses airs de chef omnipotent se flaire un homme affligé d’un spleen abyssal. Ses enfants n’en doivent pas moins subir jour après jour les éternelles insinuations d’un paternel valétudinaire, diminué par l’alcool et les regrets, et chacun passera les heures comme il le peut, la sœur fumant le plus fréquemment dans un silence de plomb, le frère fanfaronnant un brin, repoussant le père dans ses tranchées défensives. Dans Le junk, les liens filiaux ont le moral bas.
Ce premier livre mettant en scène une saga tragicomique échafaudée avec rythme contient de l’introspection [Arthur Friso voue une grande affection aux œuvres d’Annie Ernaux] et de l’humour duquel l’auteur réclame certaines influences du côté de Ducharme, Laferrière, Mabanckou. Pourvu d’ironie et d’autodérision, il éveille des réactions hétérogènes; le malaise succède au rire quand le père déploie son attirail de pitreries jusqu’à crouler d’ivresse et de pathos. « Nous pourrions saisir ce qu’il nous reste de courage pour parler franchement. Avec nos cœurs, nos tripes. Gueuler, baver un peu sur la chaussée. Admettre le désastre. Les reproches, les rancunes. Mais nous sommes lâches, irrémédiablement lâches et fatigués. » L’espoir d’une harmonie et les tentatives de rapprochement apparaissent vains, la tragédie ne se trouve pas en filigrane, elle est frontale et entière.
La ville brûle
Arthur Friso a suivi un parcours en philosophie et en ébénisterie, mais écrit depuis longtemps. Il y a trois ans, il commence à enseigner la philo au cégep, et l’été lui laisse la latitude pour se pencher sur un projet d’écriture. « J’ai toujours lu, j’ai toujours écrit, j’ai toujours voulu écrire, mais je l’ai toujours fait d’une façon très discrète. Je n’ai jamais publicisé le fait que j’écrivais. » Si bien que lorsqu’il apprend à son entourage qu’il publiera un roman cet hiver, l’annonce suscite la stupéfaction. La philosophie l’amène à remettre en question ce qui affleure à la surface, à aller plus loin que le premier coup d’œil. Les événements qui agitent Hong Kong dans le roman apportent une notion de conscience sociale, ajoutant de l’étoffe au récit sans pour autant donner l’impression qu’ils aient été déposés là pour ornementer l’ensemble ou introduire une vocation pédagogique. L’aspect politique devient d’autant plus fort parce qu’intégré à travers une dimension humaine au lieu de s’imposer en tant que théorie. Par ailleurs, Friso ne nie pas porter en lui une fibre engagée, il en dessine d’ailleurs le relief par l’entremise du personnage d’Inès, une ancienne camarade d’université venue poursuivre ses études à Hong Kong. Son militantisme assidu mais parfois désabusé relance la question du pouvoir collectif face aux gouvernements et aux autorités. Le relent de dépit qui se dégage semble symptomatique de la jeune génération. La perspective que tout reste perpétuellement à refaire cohabite avec l’idée que sans action, la coercition serait pire. Quant au ghetto d’Occidentaux de la marina, il arbore complaisamment sa fatuité, révélant un racisme qui ne prend pas la peine de cacher son nom. « Je voulais travailler ça comme un miroir parce que pour moi, c’était clair que tout ce qu’il y avait d’un peu toxique, de problématique dans les relations familiales, en fait, on pouvait vraiment voir les mêmes dynamiques à l’œuvre, mais dans le côté à grande échelle », explique Arthur Friso.
Sous le rictus intérieur qu’il affiche, le narrateur est un tendre, un sensible. « Tout déménagement est pour moi l’occasion d’une nouvelle mélancolie. J’ai pleuré, je crois, dans toutes les villes où j’ai posé mon sac de voyage. Sous la douche, à Paris et à Amsterdam. Ici, sous la nuit de Hong Kong. À Montréal même, quand très jeune j’ai vu la neige pour la première fois, puis compris combien elle serait douloureuse et sale. » Cependant, il possède une indéniable envie de s’affranchir, du père avant tout et de sa bêtise aveugle. À l’exemple de son créateur, il tient à ses rituels, aime ses habitudes et bat en retraite alors qu’il s’agirait de faire éclore les vérités. Le roman se passe en vase clos, on ne sait rien de l’avant ni de l’après, mais on se doute que le retour à Montréal présentera un arrière-goût râpeux mettant du temps à se dissiper. Il se saisira peut-être de cette malheureuse escapade et de l’aigreur qu’elle aura engendrée pour enfin se départir de la lourdeur latente qui l’escorte si couramment quelque part au plus bas. Mais nous resterons avec nos conjectures, Arthur Friso ne prévoit pas de suite à l’histoire. Il a néanmoins un deuxième roman finalisé, une proposition flambant neuve tenue secrète pour l’instant. Nous demeurons donc dans un complet optimisme, sachant que nous voudrons revenir souvent à la lecture d’un Arthur Friso.
Photo : © François Couture






