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La censure à l’américaine franchira-t-elle un nouveau palier ? Depuis plusieurs années désormais, les États-Unis connaissent une période plutôt sombre pour la liberté de lire. Dans plusieurs États américains, les bibliothécaires sont en effet contraints de retirer des rayonnages des ouvrages jugés « obscènes » ou « dangereux » pour les mineurs, en raison des thématiques qu’ils abordent.
En Floride, au Texas, au Tennessee, ou dans l’Iowa, des groupes de pression conservateurs, bientôt aidés par des gouverneurs républicains, visent des livres au prétexte de la protection des mineurs. Des milliers de titres sont concernés, comme l’établissait un bilan de l’organisation non gouvernementale PEN America, fin 2025.
Depuis 2021, 23.000 cas d’interdictions ou de restrictions de livres dans les écoles publiques américaines ont ainsi été dénombrés, dans 45 États et 451 districts scolaires différents. Parmi les titres visés, Looking for Alaska de John Green (Qui es-tu Alaska ?, trad. Catherine Gibert, Gallimard Jeunesse), Nineteen Minutes de Jodi Picoult ou encore The Bluest Eye de Toni Morrison (L’Œil le plus bleu, trad. Jean Guiloineau pour Christian Bourgois). S’y ajoutent des œuvres de Sarah J. Maas, Stephen King ou encore Art Spiegelman.
Dès lors qu’un titre évoque la sexualité, y compris les violences sexuelles, il devient une cible potentielle. Bien entendu, les ouvrages explorant la transidentité (comme Genre Queer, une autobiographie non binaire de Maia Kobabe, trad. Anne Charlotte Husson chez Casterman), l’homosexualité (à l’instar de Shine de Lauren Myracle) ou le racisme (La couleur pourpre d’Alice Walker, trad. Mimi Perrin, Robert Laffont) sont encore plus susceptibles de disparaitre, sous la pression des censeurs.
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L’apparition de législations spécifiques, qui prévoient des sanctions en cas de mise à disposition d’œuvre littéraires « sexuellement explicites » à des mineurs, encouragent désormais l’autocensure. Afin de ne pas perdre des financements publics ou risquer une amende, les bibliothécaires limitent eux-mêmes leurs propositions, même si des mouvements de résistance s’organisent.
Certaines législations ont été déclarées illégales, car inconstitutionnelles, par la justice, mais le combat culturel et politique reste central dans la stratégie du camp républicain, mené par Donald Trump. Ce dernier en a fait un véritable argument de campagne, avant de s’attaquer aux politiques de diversité et de soutien de la création une fois élu.
La « sexualisation des enfants », un prétexte
Cette vaste entreprise de contrôle des lectures pourrait prendre une autre dimension, après le dépôt, à la Chambre des représentants, d’une proposition de loi par Mariannette Miller-Meeks. Représentante républicaine de l’Iowa depuis 2021, fervente défenseure de Donald Trump et régulièrement opposée au droit à l’avortement, elle présente désormais un projet de loi visant à « arrêter la sexualisation des enfants ».
L’intitulé n’a pas grand-chose à voir avec le propos véritable. Sous la référence HR 7661, le texte envisage de modifier la loi « Elementary and Secondary Education Act » de 1965. Cette dernière est une législation centrale pour le système scolaire américain, puisqu’elle encadre les financements fédéraux de l’enseignement primaire et secondaire, mais interdit par ailleurs l’établissement d’un programme national, laissant plutôt une marge de manœuvre aux différents États.
La proposition de loi de Miller-Meeks, en cas d’adoption, modifierait les règles d’attribution des subventions fédérales, pour en interdire l’usage à des « fins d’acquisition ou de promotion de la littérature et d’autres contenus, auprès des jeunes âgés de moins de 18 ans, qui comprennent des éléments relatifs à la sexualité, y compris les programmes, activités, œuvres littéraires et contenus qui montrent des adultes dénudés, des individus qui se déshabillent, ou dansent d’une manière obscène ou lascive ».
Le texte apporte quelques précisions, en indiquant que l’expression « éléments relatifs à la sexualité » désigne « toute représentation, description ou simulation d’un acte sexuellement explicite » et s’applique à la « dysphorie de genre » et au « transgenderism », terme utilisé par les personnes transphobes pour discréditer les personnes transgenres. Des mentions qui ne trompent pas, puisque les attaques contre les personnes transgenres ont été érigées en une habitude politique par Donald Trump et ses soutiens.
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La proposition prévoit tout de même quelques exceptions, en excluant certaines « œuvres classiques » de l’art et de la littérature. Dans ce dernier domaine, Mariannette Miller-Meeks s’appuie sur les titres de la série Great Books of the Western World, publiée par l’Encyclopædia Britannica en 1990, ainsi que sur les sélections de Thomas Purifoy, Jr. et Mary Pierson Purifoy, parues chez Compass Classroom.
Sans surprise, cette dernière société fournit des cours à distance d’orientation chrétienne, pour amener les enfants à penser le monde « biblement », tandis que Thomas Purifoy, Jr. a notamment réalisé Is Genesis History ? en 2017, « documentaire » faisant la promotion des thèses créationnistes… À n’en pas douter, leurs sélections d’exceptions seront donc particulièrement permissives.
Photographie : « Arrêtez d’interdire les livres », pancarte brandie lors d’une manifestation devant le Capitole de l’État de Géorgie, le 12 février 2022 (John Ramspott, CC BY 2.0)
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Par Antoine Oury
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