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Avec Avide, Myriam Vincent demeure la maître des accrolivres intelligents, des page turners qui ne sacrifient rien de leur rythme captivant à la densité de leur réflexion, et vice-versa. Rencontre avec celle qui, contrairement à sa narratrice, adore son travail.
Publié à 1h28
Mis à jour à 12h00
Attraper la mononucléose ou la salmonelle. Gagner à la loterie. Être repérée dans la rue par un agent de casting. Ève ne sait plus dans quel scénario, catastrophe ou cendrillon, se projeter afin que ses journées de travail ne se transforment pas systématiquement en supplice de la goutte.
« Il y a quelque chose de cathartique dans la décision initiale que prennent mes personnages », observe Myriam Vincent qui, dans Avide, accompagne une jeune femme dans ce geste de rupture : sacrer là son boulot de traductrice afin de partir à la recherche d’un trésor enfouie dans la Rideau Trail. Une œuvre d’art cachée par une richissime collectionneuse dont la valeur pourrait lui permettre de ne plus vivre cette existence où, chaque matin dès 8 h 45, son temps cesse de lui appartenir.
Mais comme dans ses deux autres romans, il ne suffira pas pour ses personnages de rejeter d’un coup leur précédente et aliénante vie afin de trouver la sérénité. Dans Furie (2020), une jeune femme vengeait par la violence les agressions sexuelles subies par une amie, alors que dans À la maison (2022), une autre jeune femme, craignant d’être étouffée par le carcan du couple traditionnel, sera presque avalée par les murs de sa résidence.
PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE
Myriam Vincent

« Mes personnages prennent des moyens pour s’émanciper, mais elles restent à l’intérieur de la logique du système duquel elles veulent se sortir, souligne l’autrice. C’est pareil pour Ève dans Avide, qui veut s’émanciper du capitalisme sauvage, mais qui en même temps s’engage dans une aventure de capitalisme sauvage, de compétition féroce. »
Myriam Vincent s’est inspirée ici d’une véritable histoire, celle du trésor de Forrest Fenn, le nom d’un marchand d’art qui, en 2010, a caché un butin de plus d’un million de dollars dans les Rocheuses, en donnant les indices permettant de le repérer entre les pages d’un livre, The Thrill of The Chase. Trésor qui sera enfin localisé en 2020, après que quatre personnes sont mortes en partant sur ses traces.
On peut se projeter à travers un scénario comme celui d’Ève, parce que lorsqu’on est pris dans notre quotidien, c’est quasiment plus facile de s’imaginer poser un geste radical, de tout lâcher, que de s’imaginer faire des petits changements.
Myriam Vincent, autrice
« Il y a des forces présentes dans notre société, pense Myriam Vicent, des pressions qui sont là depuis des siècles, qui ne sont pas si faciles que ça à balayer du revers de la main. »
Le sens de l’accroche
Avec Avide, Myriam Vincent ajoute une nouvelle pierre à une des œuvres les plus singulières de la littérature québécoise des dix dernières années. Singulière par son adresse à emprunter ses principaux outils aux littératures de genre (le suspense, le fantastique, voire l’horreur), afin de construire des livres qui enchâssent des enjeux d’une indéniable complexité dans un récit toujours haletant.
« Je ne le planifie pas », lance Myriam Vincent comme s’il fallait qu’elle s’excuse de nous laisser à chaque fin de chapitre comme suspendu au bord d’une falaise. Harry Potter, Le seigneur des anneaux et toutes les sagas fantastiques qu’elle a avidement (!) lues à l’adolescence lui ont appris l’importance de « toujours propulser le lecteur vers le prochain épisode ».
« Je me suis déjà fait reprocher d’abuser des punchs, dit-elle, mais c’est plus fort que moi : chaque fois que je trouve une belle phrase qui frappe pour finir une scène, mon cerveau fait comme ça. » Myriam Vincent mine avec ses doigts un feu d’artifice dont sa tête serait la rampe de lancement.
L’argent fait le bonheur
« J’ai toujours eu la crainte de me retrouver dans une job que je n’aime pas », confie celle qui travaille, avec joie, comme éditrice chez Poètes de brousse et Monsieur Ed. Une crainte propre à sa génération, pense celle qui a grandi à Contrecœur et qui aura bientôt 30 ans.
Je viens d’un milieu où, pour la génération de mes parents, avoir une job qui paie bien, une pension, un peu de luxe comme une piscine, c’était déjà beaucoup par rapport à la précarité qu’avaient connue leurs parents.
Myriam Vincent, autrice
Les études universitaires venaient, pour les contemporains de Myriam Vincent, avec la promesse d’un épanouissement total, ce qui, dans la réalité, ne se matérialise pas forcément, quand finit par sévir l’usure du temps et de la pression d’en offrir toujours plus à la machine plus ou moins maudite.
Rien n’est simple en ce qui concerne notre rapport au travail, à l’argent et à l’accomplissement de soi. Ou du moins : tout est toujours plus compliqué que dans les livres témoignages comme celui qu’écrira Ève à son retour de la Rideau Trail et qui la mènera sur les plus prestigieux plateaux de télé, là où elle déballera des versions de ce qu’elle a vécu pas toujours en parfaite adéquation avec la vérité. L’hilarante retranscription de son entrevue avec l’animateur Jean-Philippe Wauthier est d’ailleurs un des grands moments de rire de ce roman.
Rien n’est simple, sauf peut-être quand on a l’argent nécessaire à remixer sa vie. « Ce n’est pas vrai que l’argent ne fait pas le bonheur, lance Myriam Vincent. Jusqu’à concurrence de 70 000 $ par année, oui, l’argent fait le bonheur, parce que c’est l’argent qui te permet d’avoir accès au logement, au loisir, à de la nourriture de meilleure qualité. C’est l’argent qui te permet de changer de vie si un matin tu te réveilles et que tu te rends compte que ta job te rend malheureux. »
Avide
Poètes de brousse
428 pages





