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Du Nord canadien au Katanga congolais, en passant par le Chili, Washington, Montréal et Berlin, Blaise Ndala propose L’équation avant la nuit, un roman foisonnant sur la course à la bombe atomique et le programme nucléaire nazi.
Dans son quatrième livre, l’Ottavien d’adoption mêle habilement enquête historique et quêtes identitaires. Pour ce faire, il entraîne ses personnages Daniel Zinga et Beatriz Reimann sur les autoroutes de l’atome, des coulisses de la Seconde Guerre mondiale aux réalités géopolitiques d’aujourd’hui.
Lorsque Beatriz reçoit une vieille photo de son père aux côtés d’Adolf Hitler et du Prix Nobel de physique Werner Heisenberg, l’historienne d’origine chilienne n’a aucune idée des secrets de famille qui vont lui exploser au visage.
Qui était vraiment Walter Reimann, qu’elle a toujours connu en tant qu’homme d’affaires établi, solidement enraciné au Chili après avoir quitté la Suisse de ses ancêtres présumés?
Se lançant avec Beatriz sur les traces du disparu, Daniel, pour sa part auteur, lèvera lui aussi le voile sur un pan méconnu de l’histoire : celle de son pays natal, la République démocratique du Congo.
Les autoroutes de l’atome
Blaise Ndala terminait ses études en droit quand il entend parler pour la première fois, en 2016, de ce que cache le centre de recherches nucléaires de Kinshasa, devant lequel il passe quotidiennement en se rendant à sa faculté universitaire.
Son père lui raconte alors que ce centre nucléaire a été créé [en 1959] en compensation de l’uranium qu’ils ont vendu aux Américains pour fabriquer la bombe qui a été larguée sur Hiroshima en 1945
.
Sur le coup, cela lui paraît tellement gros, que je ne le crois pas
, se souvient l’auteur, sourire en coin.
Or, cette histoire se dépose en lui pour mieux refaire surface des années plus tard, à Ottawa, lorsqu’un professeur de l’Université Carleton lui fait mention d’une deuxième autoroute de l’atome : celle menant chez les Dénés du Grand lac de l’Ours, dans les Territoires du Nord-Ouest.
En recoupant les éléments qui venaient à la fois du Congo belge et du Canada, je me suis rendu compte que [m]es deux pays […] se retrouvaient vraiment aux sources de ce qui s’avéra être la plus grande conflagration nucléaire, qui a en fait remodelé le monde.
Il n’en fallait pas plus pour que ce dernier entreprenne de fouiller les archives, non pas celles du projet Manhattan des États-Unis ayant déjà inspiré plusieurs romans et films, mais celles de l’Uranprojekt des Allemands.
On est toujours intéressés, que ce soit au cinéma, en littérature, par ceux qui réussissent. Mais [qu’en est-il] des Allemands?
, soulève le romancier. Pourquoi ils ont échoué?
Le quatrième roman de Blaise Ndala s’intéresse plus particulièrement au programme nucléaire allemand, l’Uranprojekt.
Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard
Affaires de trahisons, d’une génération à l’autre
Pour interroger les raisons de l’échec de l’Uranprojekt, il lui fallait un savant allemand, un rival secret d’Oppenheimer
. Un homme qui aurait pu résoudre l’équation menant à la fission nucléaire et ainsi offrir à Hitler sa machine infernale
.
Blaise Ndala est donc entré dans l’Histoire par l’histoire familiale – fictive, mais ô combien crédible – de Beatriz Reimann, qui découvre de fil en aiguille le vrai nom de Walter Reimann : Karl Holtzinger. Si la bombe n’a jamais été offerte à Adolf Hitler, son père y était peut-être pour quelque chose
, explique l’écrivain.
Ciblée par un groupe de néonazis, Beatriz devra ainsi dénouer le nœud de la trahison qui est imputée à son père
, précise-t-il du même souffle.
La notion de trahison s’avère également une question qui taraude l’auteur Daniel Zinga. D’une part, il est encensé pour ses livres, invité pour donner des conférences. De l’autre, il est pris à partie par celles et ceux qui lui reprochent de ne pas écrire au nom des siens, sur le pays natal, et d’être un traître à sa race
, d’autant qu’il a changé son nom de famille bantou pour le rendre plus facile à prononcer pour les Blancs.
Parmi ces voix critiques résonne particulièrement celle de sa fille Fioti, qui pense que son père n’arrive pas à assumer complètement son africanité
.
Écrivain d’origine congolaise installé au Canada, à l’instar de celui qui l’a créé, Daniel Zinga n’est pas pour autant le double de Blaise Ndala
, prévient le principal intéressé.
L’Ottavien soutient avoir réglé ces questions sur les allégeances, les identités
. Je raconte mon Congo, avec mes yeux, mais ça me laisse le droit de dire des choses qui puissent déplaire au Congo, et ça, c’est très important
, insiste-t-il. Autrement, on est dans un goulag à écrire avec le regard du dictateur par-dessus l’épaule.
Il n’en demeure pas moins conscient qu’il n’est pas toujours simple de vouloir écrire sans devoir porter un drapeau et sans passer pour un vendu pour la gloire
.
Daniel Zinga est en quête d’équilibre entre ses deux pôles identitaires : le Congolais qu’il demeure et l’auteur qu’il est devenu en vivant et en étant publié en France. À ce titre, il ne veut pas être oublié et cherche à préserver sa place dans les instances de légitimation qui font les auteurs africains dans l’espace francophone
, fait valoir Blaise Ndala. On sait que ça se joue beaucoup du côté de Paris.
[Daniel] pense qu’en soustrayant sa part africain, il pourra mieux “se vendre” comme quelqu’un d’universel.
Or, Fioti n’a de cesse de confronter son père à lui-même, à sa propre quête identitaire, en parallèle à celle qu’il mène avec Beatriz.
Le legs du père
Cet aspect du roman, a priori non planifié, s’est révélé après coup comme le maillon de la transmission
. Probablement
parce que Blaise Ndala a écrit L’équation avant la nuit pendant la grossesse de sa conjointe et dans la foulée de la naissance de son fils en 2019, confie-t-il.
Il y a une part de moi, comme chez beaucoup de parents, qui se demande ce que je transmettrai. Qu’est-ce que cet enfant, quand il aura grandi, retiendra de moi?
Tout comme Fioti, son fils est aussi métissé, né d’une mère néo-brunswickoise et d’un père congolais, canadien et franco-ontarien à la fois. Un père qui se considère comme un humaniste radical
.
Une fois que je me vois de cette manière-là et que je crois être cet homme-là, si mon enfant venait à scruter les chemins de ma vie et le legs que je lui laisserai dans quelques années, que trouvera-t-il? Que remettra-t-il en question?
, se demande Blaise Ndala. Sera-t-il aussi fier que je crois l’être de mon rapport à l’autre, de mon rapport à l’humanité ou dira-t-il [que j’ai] été un salaud, un traître?
Voilà pourquoi, sans qu’il le prémédite, l’atome de l’héritage et de la transmission s’est intégré en filigrane à la trame de son Équation avant la nuit.










