Vers le milieu du XIXe siècle, il était fréquent de parler de l’Empire ottoman comme de « l’homme malade de l’Europe » — une expression attribuée au tsar Nicolas 1er. Constitué à l’époque de la Turquie, de la Grèce et des Balkans, ainsi que d’une grande partie des pays du Moyen-Orient d’aujourd’hui, l’empire a une décadence excitant la convoitise de ses voisins. Une image qui évoque un empire encore vivant, mais fragile et condamné à disparaître.
Dépecé après la Première Guerre mondiale, l’empire immense ne voit que la Turquie d’aujourd’hui subsister. Si le corps du patient n’a plus la même ampleur, que les symptômes ne sont plus tout à fait les mêmes — corruption endémique, parodie de justice —, la « maladie » demeure peut-être.
Professeure de médecine et physiothérapeute, Aslı est engagée par un homme, Mehmet, pour soigner des problèmes de dos consécutifs à une chute de cheval. Et puisque cet homme, un procureur à la retraite étrangement très riche et très puissant, refuse de quitter sa propriété hautement sécurisée, c’est elle qui doit se rendre là-bas — contre de généreux honoraires.
Là-bas, d’une fin de semaine à l’autre, dans l’immense domaine où il vit à la campagne, la médecin et son patient vont, contre toute attente, nouer une relation physique passionnée. « C’était de la passion, une passion qui répudiait tout ce qui avait été son existence, son passé, son identité, ses idées, et faisait d’elle sa prisonnière, captive consentante d’une volupté qu’elle imaginait déjà inégalable… » Contre toute attente, car aux yeux d’Aslı, Mehmet est l’incarnation du mal, détenteur d’un « pouvoir dangereux » qu’elle arrive difficilement à nommer.
La situation va se compliquer, ou se troubler davantage, lorsqu’elle fera la rencontre de l’épouse de cet homme, qui va rapidement la fasciner tant, lui semble-t-il, elle lui ressemble.
Comment un simple procureur peut-il avoir un tel niveau de vie ? « Elle découvrait que mafia et politique, dans le pays où elle vivait, étaient deux choses inséparables, presque consubstantielles. Les chefs de parti se faisaient photographier côte à côte avec des mafieux, des multirécidivistes du trafic de stupéfiants occupaient des fonctions dans la police, où ils commettaient leurs méfaits en toute impunité. » Et si le pays où se déroule cette histoire n’est jamais nommé (« Un cadavre rongé de bactéries »), chacun pourra le reconnaître. La médecin, se penchant sur son propre cas d’emprise érotique, se dira qu’il s’agit peut-être bien d’une sorte de maladie…
Car cette relation, au cœur de Boléro, le dernier roman du journaliste et romancier turc Ahmet Altan, repose sur un malaise qui se double d’un mystère : celle de l’emprise du corps sur l’esprit. À sa façon, l’auteur de Madame Hayat (Actes Sud, 2021), 75 ans, y explore une fois encore les méandres de la liberté au féminin — dans un pays où elle ne va pas de soi. La peur et la fascination, nous dit Ahmet Altan, y compris la peur de soi-même, peuvent aussi nourrir le désir (et même la libido politique, semble-t-il). Le temps d’une saison et du « plus bel été de sa vie », Aslı va à la fois sortir d’elle-même et plonger au plus profond de la mécanique des corps.
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.





