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Camille Laurens : Liaison dangereuse

 

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Camille Laurens : Liaison dangereuse
L’écrivaine française Camille Laurens possède une longue feuille de route. Membre de l’Académie Goncourt, elle a remporté plusieurs distinctions, dont le prix Femina pour Dans ces bras-là (Folio). Elle entame sa carrière en publiant des romans purement fictionnels, puis survient le décès de son fils, mort deux heures après sa naissance, qui fera basculer son rapport à l’écriture. Elle lui consacrera un livre, Philippe, et à partir de ce moment, l’autrice façonnera des récits appartenant davantage au domaine de l’intime. « Je ne voyais plus l’intérêt du roman traditionnel, je trouvais cela dérisoire et creux, j’avais l’impression que la fiction noyait le poisson du Réel », peut-on lire dans Inventer le désir (Gallimard). Rencontrée dans un café de Montréal lors de sa visite à la fin de l’automne dernier, elle nous entretient de Ta promesse, une histoire d’amour délétère menée par le pouvoir et la manipulation.

Manifestement heureuse de sa venue au Québec, Camille Laurens porte le sourire tout au long de la rencontre. D’une nature discrète et posée, elle prend part à la conversation avec une attention calme et vive, curieuse de la lecture apportée à sa dernière œuvre, un onzième roman. Chaque livre est pour elle l’occasion de porter un thème, souvent lié à la complexité amoureuse, à un degré qui entraînera réflexion et jachère, poursuivant ainsi un véritable travail intellectuel et d’introspection. « Un roman qui est peut-être un petit peu plus pessimiste au sens où c’est quand même l’histoire d’une femme qui a quelques rapports avec moi, qui se retourne sur une vie déjà bien entamée et qui se rend compte que finalement, elle a eu beaucoup d’histoires amoureuses ratées, explique l’écrivaine. Et c’est toujours un constat un peu amer. Finalement, on peut se dire : “Mais finalement, est-ce que tout ça, c’était de l’amour?” Et forcément, la réponse n’étant pas très très positive… » À la suite de cette attestation, un grand éclat de rire surgit de part et d’autre. Camille Laurens refuse l’aigreur et le ressentiment, elle parvient même à insérer une dose d’humour et à jeter un œil goguenard sur ce rêve romantique entre Claire Lancel, autrice accomplie, et Gilles Fabian, marionnettiste habile à mouvoir les ficelles aussi bien à la scène que dans la sphère privée.

La duplicité du personnage
Décrire l’engrenage d’une relation sous l’emprise d’un pervers narcissique relève du défi puisque son modus operandi se construit subrepticement. Il laisse tout d’abord dans ses propos des traces douces-amères de temps à autre, le regard en biais ou la mine contrite, pour ensuite redevenir l’amant parfait qui couvre sa compagne d’enthousiasme et d’affection. Plus le temps passe, plus présentes sont les insinuations perfides, épaississant le brouillard dans la tête de l’éprise, augmentant son trouble et sa désorientation. Pour Camille Laurens, ces questions de faux-semblants, de vérité et d’invention l’ont toujours fascinée. « J’ai toujours été passionnée par ça, par l’idée que la vérité, ce n’est pas quelque chose qu’on peut poser sur la table en disant : “Voilà, ça, c’est la vérité.” C’est beaucoup plus ambigu », déclare-t-elle. En aimant Gilles Fabian, Claire s’éprend de lui, mais sans doute encore plus de la supposée vérité de cet amour injectée dans les gestes qui se posent chaque jour vers l’autre, une vérité donnant sens à l’existence. « On ne sait jamais vraiment qui est l’autre, ce qu’il pense. Et puis, je pense que les relations humaines, c’est essentiellement des fictions qu’on se fait sur autrui. Voilà, c’est cette idée qu’on est tous un petit peu nous-mêmes des êtres de fiction et qu’on se construit tous des romans. On dit souvent “il se fait un film”, je pense qu’on se fait aussi des romans. »

La malhonnêteté de Gilles, de plus en plus saillante, n’apparaît pourtant pas suffisante pour Claire, qui résiste, souhaite comprendre, s’attarde aux bons moments, se rappelle les commencements délicieux. Il y a certainement une sorte de déni qui s’effectue, un rejet de l’évidence, après tout, dit-on, l’amour est aveugle. « C’est-à-dire qu’au début, il y a une forme d’idéalisation où l’on voit tout en rose, et puis on laisse sa chance à l’autre, il y a des petites choses pas trop graves, on dit que ça va s’arranger. Mais je pense que ça dépend beaucoup des gens. Le problème de Claire, c’est que ses limites sont très extensibles. Il y a des lectrices qui m’ont dit : “Moi, personnellement, je serais partie à la page 10… Vous avez bien de la chance”. » De l’extérieur, les scénarios retors de Gilles Fabian peuvent apparaître limpides, mais de l’intérieur, on ne soupçonne pas que les rets puissent se refermer sur cette belle entente bâtie à deux. La confiance mutuellement donnée, les projets mis en commun, les nuits d’intensité remplies de promesses, consentir à remettre tout ça en doute, c’est accepter le fait qu’on s’est trompé sur l’amour. Et pour Claire Lancel, ce constat est insoutenable. Le mensonge est un non-lieu pour elle, la pantomime impossible. « Pour lire un roman comme pour aimer quelqu’un, il faut être dupe », affirme-t-elle.

L’impulsion du désir
Réussir à ériger une gradation ascendante et nuancée en générant une tension constante nécessite une maîtrise littéraire propre aux plus talentueux. Depuis des années, Camille Laurens édifie un corpus de l’écriture du soi avec une conscience aiguë de ce qu’est être humain. Avec Ta promesse, elle ne fait pas exception, éblouissant le lecteur et la lectrice en condensant en 350 pages la mystique de l’amour, la fougue du brasier et l’entièreté des espoirs. « Pour moi, c’est vraiment la force vitale du désir, c’est ce qui fait avancer, c’est ce qui fait qu’on va vers les autres, on va vers la création. Je fais très peu de différence entre le désir au sens amoureux, érotique, et le désir d’écrire. Pour moi, ça procède du même. Rien d’intéressant ne se fait sans désir. » Manquant, il faut le faire advenir. Claire Lancel s’y emploie, convaincue que son bonheur s’y trouve. Après la chute annoncée de son lien avec Gilles Fabian, elle rallumera l’étincelle du désir par l’écriture, car en revenant sur ce qui s’est passé, en en faisant la narration, elle relance la dynamo. « L’étymologie du mot désir, c’est se dé-sidérer, sortir de la sidération. Le désir, c’est se remettre en mouvement. »

Le travail sauvera Claire, même si la tangibilité d’un corps lui a été enlevée. Le temps qu’elle voue à ses livres n’empêche d’ailleurs pas son besoin gourmand du charnel. « La peau vaut mieux que les mots », dira-t-elle, et ce paradoxe rend le personnage encore plus crédible parce qu’imparfait. Entre la vraie vie et l’art, elle n’arrive pas à choisir, elle ne veut pas choisir. Elle croit que la connexion physique l’épargne de l’hypocrisie que peuvent parfois contenir les paroles, mais le leurre se croise de la même manière dans la matérialité, elle le vivra à ses dépens. Elle affirmera également : « La parole amoureuse est unique et idiote — l’amour, cet idiotisme », mais elle ne sait pas abdiquer. Et si elle a forcément été trompée par Gilles Fabian, elle s’est sentie vivante dans le sentiment amoureux. « C’est l’éternel retour, expose Laurens. Quand on est amoureux et qu’on dit je t’aime, c’est la phrase la plus banale, la phrase que tout le monde dit, qui traîne partout. Et en même temps, on y croit, parce que c’est comme si c’était la première fois qu’on aimait quelqu’un. » Y croire, c’est probablement la chose qui a perdu Claire Lancel dans Ta promesse, c’est aussi ce qui la rend à son essence, croire que là où réside la foi, tout a la possibilité de survenir. Même, peut-être, un nouvel amour.

Photo : © Francesca Mantovani/Gallimard

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