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Avec un enthousiasme évident, Catherine-Anne Toupin, rejointe par téléphone, est intarissable. Elle discourt sur les livres qui ont peuplé son imaginaire et l’occupent toujours, à commencer par ceux de la collection « Un livre dont vous êtes le héros », dévorés dans sa jeunesse les uns après les autres. Dans ses quêtes magiques et fantastiques, la lectrice se situe au cœur de l’action et dépendamment des choix qu’elle fera tout au long du parcours entravé d’ennemis à combattre au moyen de dés et à force de stratégie, elle touchera à l’objet de sa quête… ou perdra la vie. Ces truculentes aventures ont fait place un peu plus tard à d’autres sortes de péripéties, romantiques celles-là, écrites par Jane Austen. Peu importe que cette femme de lettres anglaise ait publié au début du XIXe siècle, les sentiments ressentis par ses personnages sont les mêmes qu’aujourd’hui et la prose de l’autrice sait soulever les passions, qu’il s’agisse des ardeurs de Fitzwilliam Darcy et d’Elizabeth Bennet ou de celles de Catherine-Anne Toupin.
La fougue est aussi au rendez-vous dans L’écume des jours de Boris Vian, œuvre devenue un classique qui ne remporta pourtant pas beaucoup de succès durant la vie de l’auteur. Ce roman aux parcelles surréalistes se porte à la défense de la naïveté et de l’amour, seules instances à entretenir contre l’inhospitalité du monde. « — Qu’est-ce que vous faites dans la vie, vous? — J’apprends des choses, dit Colin. Et j’aime Chloé. » Les personnages de Vian opposent une existence nourrie de l’essence des découvertes et de l’émerveillement à l’absurdité de la marche continue des jours dans un système qui vous conduit au labeur à une cadence galopante. Dans ce plaidoyer à la liberté, Catherine-Anne Toupin y saisit une ouverture où fonder ses rêves et ses aspirations, le théâtre en tête.
Acuité d’esprit et complexité du réel
Côté dramaturgie, la vastitude des horizons se déploie. L’Anglais Harold Pinter apparaît pour la comédienne comme un incontournable. Ici encore, les faux-semblants et les invraisemblances d’une société en proie aux mensonges sont mis à rude épreuve. Dans la conférence donnée à la suite de l’attribution du prix Nobel de littérature qu’il recevra en 2005 et que l’on retrouve dans le livre Art, vérité et politique (Gallimard), il dira : « Les États-Unis ne s’embarrassent plus de conflits à basse intensité. Ils ne voient plus la nécessité de se montrer prudents ni même retors. Ils jouent désormais cartes sur table. Ils se fichent tout bonnement des Nations unies, des lois internationales ou des objections critiques, qu’ils considèrent comme inutiles et inefficaces. » C’était le règne de Bush.
Plus près de nous, le réalisme de Serge Boucher donne un coup au cœur à Catherine-Anne Toupin avec entre autres Motel Hélène présentant dans une langue sans détour le drame d’une mère ayant perdu son enfant. On connaît également Boucher pour Aveux, Apparences et Feux, toutes des séries télévisuelles percutantes où les protagonistes font face à des fatalités inéluctables. Selon notre libraire d’un jour, Rébecca Déraspe fait partie de ces contemporaines qui se démarquent. La prolifique autrice repère les mots justes pour créer des histoires significatives aux dialogues forts, caractéristiques des plus beaux morceaux dramaturgiques.
La grande lucidité qui émane des livres de Margaret Atwood, leur narration infaillible et les brillantes ramifications qui s’y développent forcent l’admiration de Catherine-Anne Toupin pour le talent de la grande dame canadienne. Le tueur aveugle est un des titres que l’artiste mentionne, un roman à plusieurs voix, celle d’Iris, 83 ans, sœur de Laura qui a mis fin à sa vie, laissant derrière elle un étrange manuscrit qui nous est donné à lire. En filigrane, un panorama du XXe siècle atteste de l’époque où nous nous trouvons : l’apparition du secteur de l’industrie, les deux Guerres mondiales, la crise économique. « La littérature, c’est un partage de l’expérience humaine », souligne notre invitée. Sous une tout autre forme, la poésie sans concession de Marjolaine Beauchamp parvient à rendre l’âpreté d’existences ardues, exprimée dans une langue assujettie à peu de règles : « Lander sur des sofas en ville/Le p’tit comme un pack sac/Enfiler back to back/Des bonshommes sur YouTube/Pour acheter du temps/Même si y’en a déjà trop/Qui dégouline de partout/Sale et collant », clame-t-elle dans son recueil Fourrer le feu (Hurlantes éditrices). Pour alimenter sa fibre imaginative, Catherine-Anne Toupin a déniché dans Comme par magie d’Elizabeth Gilbert quelques enseignements. L’autrice encourage par exemple à rester près et conscient de sa veine créatrice et de prendre action, en prenant soin de mettre en retrait les tentations de censure ou de jugements.
Assister à la déroute
Signant elle-même des pièces puissantes suscitant des réflexions de fond, Toupin publie en février Boîte noire (Somme toute), une œuvre au thème pour le moins d’actualité. « J’ai commencé l’écriture après l’arrivée de ChatGPT. Et quand Trump a été élu, j’ai dit à mon chum : “ma pièce vient de devenir encore plus pertinente”. » Tristement pertinente, pourrait-on affirmer, puisqu’elle fait état des dérapages de l’hyperperformance de notre société, amenée à son comble par l’invention d’une machine qui réinitialise en quelque sorte le cerveau humain et le conduit à faire les meilleurs choix pour chacun des individus entrant à l’intérieur de l’engin. Un semblant de panacée pour quiconque souhaite se débarrasser de ses motifs récurrents, de ses mauvaises habitudes, voire de ses prédispositions ataviques. Ce qui pouvait sembler une merveilleuse façon d’orienter sa vie vers une réussite assurée commence à révéler des brèches qu’Éliza Williams, la dirigeante de l’entreprise Essor qui a mis au jour le dispositif révolutionnaire, tente de camoufler. Derrière les rouages de l’appareil travaillent des réfugiés triés sur le volet espérant passer la frontière; ils sont soumis au visionnement d’images de toutes sortes défilant devant leurs yeux et on leur promet, en fonction de leur degré d’efficacité, une éventuelle immigration. Ce canevas, s’il ne représente pas exactement la réalité, s’en rapproche sérieusement. Et ce qu’on nous promet, « plus le système en sait sur toi, plus il peut t’aider », nous fera bientôt voir que « c’est de l’utopie! Tu parles d’un système qui est incapable de comprendre ce que c’est d’être en vie. Ça peut juste mal finir ». Les enjeux soulevés font écho aux nôtres et l’intelligence du texte permet de faire un pas de recul pour saisir l’ampleur des dérives possibles.
Photo : © Andréanne Gauthier





