Source : Le Devoir
Professeur au Collège de France, médiéviste, éditeur, communicateur hors pair, Patrick Boucheron traque dans son nouveau livre le bacille Yersinia pestis, le responsable de la peste. Aucune autre maladie ne décima à ce point le monde. L’historien souligne que la peste, avec sa capacité de propagation explosive, est la « plus grande catastrophe démographique de l’histoire de l’humanité ».
Patrick Boucheron convoque aussi bien l’histoire classique et la littérature que les avancées de la génétique ou des sciences paléo-environnementales. « Ce que j’ai voulu faire, ce n’est rien d’autre que de mettre l’écriture de l’histoire en service, de la rendre contemporaine de la science en train de se faire », dit-il en entrevue au Devoir.
À son paroxysme, entre 1347 et 1352, la peste tue environ 60 % de la population. Ce n’est pas qu’un fait européen, comme le montre l’historien. Pétrarque, dans ses écrits, ne la présente pas pour rien comme une maladie universelle. L’histoire, cette science du malheur des hommes, disait Raymond Queneau, que peut-elle nous apprendre du pire ?
La propagation de la peste tient à des effets de mondialisation. La totalité du genre humain y apparaît en tout cas dans son extrême fragilité, soumise à ces messagers clandestins du pire que sont les rats. Pas seulement eux d’ailleurs.
Ce débordement des frontières et du regard nécessaire pour saisir pareil phénomène ne rebute pas Patrick Boucheron. Il l’avait déjà montré avec ce succès de librairie ambitieux que fut L’histoire mondiale de la France (2017). L’histoire sanitaire représente un laboratoire idéal pour qui soutient, comme lui, la force autant que la nécessité d’une vision internationaliste de l’histoire.
Pour comprendre la peste, un mot qui désigne tout ce qui déborde notre capacité de dire et d’agir, un mot qui désigne aussi le mal en général, Patrick Boucheron propose dans son livre une enquête vertigineuse servie par une écriture souple et raffinée qui nous conduit dans les commencements de ce qui a les allures de la fin des temps.
D’une pandémie à l’autre
L’histoire de la peste n’est pas sans susciter des comparaisons avec la pandémie de COVID-19. Pendant cette crise encore présente à nos mémoires, les historiennes et historiens de métier ont été sommés de produire des comparaisons historiques, parfois avec la peste. Patrick Boucheron insiste d’emblée pour dire que bien des gens s’illusionnent lorsqu’ils s’imaginent pouvoir trouver l’avenir en scrutant le passé. « L’histoire ne sert pas à affronter le présent, mais des épreuves du présent permettent de mieux comprendre le passé », résume-t-il.
Comparer la COVID-19 avec la grippe espagnole, le choléra ou la peste n’est pas pour autant inutile. « Je dis seulement que c’est souvent trompeur. Même les épidémiologistes ont fini par l’admettre, puisque, par exemple dans le cas de la COVID ou de la pandémie de grippe A (H1N1), en 2009, la comparaison mettait sur une fausse piste, puisque ce qu’il y avait de spécifique et de spécifiquement dangereux, du point de vue de ces contagions, c’était le fait qu’il y avait des malades asymptomatiques. […] Donc là, d’une certaine manière, il était piégeux de comparer l’actualité avec un passé même récent. » Et Patrick Boucheron insiste sur un point : « Jamais la science n’abolira une question d’historien. »
Mais qu’est-ce que la peste noire a de si particulier ? Boucheron souligne que ceux qui en meurent ne savent pas exactement ce qui les emporte. Ce n’est que tardivement, en 1894, qu’un médecin d’origine suisse, Alexandre Yercin, isole la cause et la nomme. « C’est peut-être pour ça que j’ai eu envie de commencer avec Yercin. Ce qui me fascine dans la découverte du bacille de la peste — Patrick Deville en a fait un très beau roman, Peste&choléra —, c’est la capacité de dire. » Patrick Boucheron ne cache pas son admiration pour l’écriture simple et précise de Yercin, un peu comme Stendhal admirait, pour sa clarté et sa concision, celle du Code civil.
Mise en lumière des dominés
Chemin faisant, en ne laissant rien au hasard, l’historien montre comment la pandémie de peste bouleverse les rapports sociaux. Les femmes, par exemple, invisibilisées d’ordinaire, apparaissent soudain à la surface de l’histoire.
« Mon livre commence avec une Marseillaise qui est endeuillée — tout le monde est mort autour d’elle — et qui finalement a du pouvoir, puisqu’elle hérite de tout. On ne saura jamais au fond si cette puissance d’agir, les femmes l’avaient déjà mais on ne le voyait pas, ou si elles l’acquièrent dans cette situation. »
En tout cas, ce qu’on voit très bien, poursuit-il, c’est qu’il y a vite un
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