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Le roman s’amuse de ce contraste permanent entre l’extraordinaire et la routine, moteur narratif aussi ironique que terriblement efficace.
Le cœur théorique repose sur une idée limpide : sauver des individus condamnés par l’Histoire en les extrayant de leur époque. Le dispositif se veut presque rationnel : « Afin d’éviter le chaos inhérent au changement du cours de l’Histoire (…) il fut décidé que l’on exfiltrerait des personnes de périodes du passé en proie aux guerres, aux catastrophes naturelles ou aux épidémies. »
L’enjeu devient alors double : scientifique et moral. Car ces survivants temporels restent vulnérables : « Peut-être le système nerveux humain ne pouvait-il supporter qu’un nombre limité d’époques. »
Le roman explore ensuite l’intégration psychologique de ces déplacés temporels. La réflexion atteint une profondeur inattendue lorsque la narratrice analyse la notion d’exil intérieur : « Une personne dont l’intériorité était en désaccord avec son extériorité, et qui était (…) déplacée. »
Cette idée irrigue toute la relation entre la narratrice et Gore, officier arraché au XIXe siècle, qui contemple le présent comme un territoire hostile.
Le récit repose sur cette relation, tendue et souvent drôle. Gore observe la modernité avec un mélange d’ironie et de vertige : « Je me réjouis de constater que, même dans le futur, les Anglais n’ont rien perdu de l’art de l’euphémisme ni du sens de l’ironie. »
Plus loin, l’émerveillement technologique devient presque mélancolique : « Vous avez appris à capturer le pouvoir des éclairs, et vous vous en servez pour ne pas vous embêter avec le recrutement du personnel de maison. »
La narration alterne constamment entre humour et inquiétude métaphysique. La théorie scientifique elle-même devient poétique : les expats pourraient devenir des « corps étrangers contre lesquels l’univers pourrait lancer une attaque immunitaire ».
Cette image donne toute sa portée existentielle au roman : appartenir au temps devient un combat biologique autant qu’identitaire.
Stylistiquement, l’écriture frappe par sa souplesse. Elle mêle ironie contemporaine et mélancolie historique. Les dialogues courts, incisifs, créent un rythme très vivant. Les descriptions, elles, installent une étrangeté diffuse. Le roman joue constamment sur l’écart entre perception et réalité, comme lorsque le présent devient pour Gore un territoire saturé d’êtres humains et de machines.
Au fond, le livre pose une question vertigineuse : que signifie survivre à son époque ? La réponse reste volontairement ouverte. Mais le roman suggère que le temps n’est pas seulement un cadre. C’est une matière vivante, fragile, capable d’absorber ou de rejeter ceux qui tentent de lui échapper.
Par Nicolas Gary
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