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« Du bon sens » à une « tentative de censure », la décision de l’Alberta d’interdire les ouvrages contenant des représentations visuelles explicites d’actes sexuels dans les écoles a fait couler beaucoup d’encre au cours des derniers mois. Or, ce n’est pas la première fois dans l’histoire canadienne que des livres sont interdits au public.
Il y a eu plusieurs, plusieurs cas au cours de l’histoire
, souligne Jasmine Bouchard, sous-ministre adjointe à Bibliothèque et Archives Canada.
Le rôle de l’Église et de l’État
Avant le 20e siècle, l’Église, qui avait un contrôle sur de nombreux établissements scolaires, a exercé un rôle de censure important. Jasmine Bouchard mentionne qu’à l’époque, l’obscénité était une raison courante pour interdire un ouvrage.
Elle donne l’exemple d’Ulysse, de James Joyce, ou encore celui des œuvres d’Émile Zola, dont la représentation de l’humanité était jugée obscène.
L’Index [créé par Rome] dictait ce que les gens pouvaient ou ne pouvaient pas mettre à la disposition des gens dans les paroisses ou dans les institutions d’éducation
, soutient-elle.
Les livres contenant des représentations de l’humanité jugées obscènes faisaient l’objet de censure de la part de l’Église.
Photo : Pexels
L’État a également joué un rôle important dans la censure, notamment en exerçant un contrôle du côté des douanes pour empêcher l’entrée de certains ouvrages au Canada.
Des titres considérés comme subversifs ou révolutionnaires étaient interdits. Les efforts de censure ont été particulièrement présents au moment de la guerre froide, explique Jasmine Bouchard.
Au Québec, les mouvements indépendantistes ont entraîné la surveillance des écrits politiques, menée notamment par les forces policières. Durant la crise d’Octobre, des saisies ont eu lieu dans des librairies, indique Jasmine Bouchard.
Amie Wright, qui est doctorante en histoire publique à l’Université Carleton, à Ottawa, mais aussi une ancienne bibliothécaire publique au Canada et États-Unis, souligne que le Canada est souvent considéré à tort comme un acteur secondaire
dans les cas de censure, ne suivant que l’exemple des États-Unis.
Au Canada, nous avons eu plus d’interventions gouvernementales visant à restreindre la lecture des enfants, avant même les États-Unis
, fait-elle remarquer.
Par l’intermédiaire de ses études, Amie Wright s’est intéressée aux cas de censure au Canada ainsi qu’aux États-Unis.
Photo : Fournie par Amie Wright
Quand les bandes dessinées policières étaient illégales
Un de ces exemples, ce sont les bandes dessinées.
En 1949, un amendement au Code criminel canadien a rendu illégales (nouvelle fenêtre) la production, la vente et même la possession de bandes dessinées à intrigue policière, et ce, jusqu’en 2018.
Amie Wright souligne que, dès le début des années 1940, des initiatives communautaires cherchaient à restreindre la lecture de bandes dessinées par les enfants : Personne ne disait être en faveur de la censure. Il s’agissait plutôt de l’idée qu’ils voulaient éviter que les enfants lisent certains ouvrages.
On avait vraiment l’impression que, si les enfants lisaient des bandes dessinées, ils deviendraient des délinquants juvéniles, et que les bandes dessinées perpétuaient l’analphabétisme.
Un article du «Nanaimo Daily News», en Colombie-Britannique, datant du 27 novembre 1949, titre : «Des jeunes condamnés pour le meurtre d’un fermier du nord, inspiré d’une bande dessinée».
Photo : Nanaimo Daily News/ Newspapers.com
Un cas judiciaire de 1948 a servi de catalyseur à ces mouvements.
En Colombie-Britannique, deux jeunes garçons ont tiré avec un fusil sur des véhicules qui passaient, causant la mort d’un conducteur.
Dans ce cas très médiatisé, les reportages dépeignaient les bandes dessinées comme une source d’inspiration des jeunes garçons. Or, selon Amie Wright, de nombreux détails ont été minimisés, et les bandes dessinées sont devenues le noyau de l’histoire.
Un article du «Vancouver Sun» du 26 novembre 1948 parle de la nature possiblement «sadique» des bandes dessinées.
Photo : Vancouver Sun / newspapers.com
Devant ces inquiétudes, un Comité consultatif sur les publications répréhensibles a été mis en place en Alberta, en 1954, pour contrôler la vente des bandes dessinées dites répréhensibles et sensibiliser le public au danger de telles lectures chez les enfants.
Dans une brochure publiée en 1956 intitulée What’s wrong with comic books? (Qu’est-ce qu’il y a de mal avec les bandes dessinées?), le comité affirmait que certains ouvrages glorifient le crime et les criminels
, présentent une conception déformée, malsaine et immorale du sexe et du mariage
et encouragent les préjugés contre une classe sociale, une race, une croyance ou une nationalité
.
Durant son mandat, le comité a retiré des centaines de titres des kiosques à journaux, en étroite collaboration avec les forces de l’ordre.
Le Comité consultatif sur les publications répréhensibles a existé jusqu’en 1976.
Amie Wright ajoute que le cas albertain n’était pas unique : d’autres provinces, telles que le Québec, le Manitoba et l’Ontario, avaient des organisations similaires.
Les écoles, lieux de contestation
L’Alberta a annoncé, cet été, vouloir interdire dans les bibliothèques scolaires les livres comprenant des représentations visuelles explicites d’actes sexuels.
Il semble que ce soit la première fois que le ministère publie ce type de ligne directrice
, affirme Michael Gourlie, responsable des archives gouvernementales pour les Archives provinciales de l’Alberta, par courriel.
Selon James Turk, directeur du Centre pour la liberté d’expression de l’Université métropolitaine de Toronto, c’est aussi une première à l’échelle nationale. C’est la plus grande interdiction de livres dans les écoles ou les bibliothèques publiques de l’histoire canadienne.
Jasmine Bouchard, de Bibliothèque et Archives Canada, maintient que les écoles sont souvent le théâtre de cette espèce de contrôle, sur ce qu’on va partager ou pas avec les gens
.
Elle rappelle qu’en 2019, un conseil scolaire de l’Ontario avait retiré des milliers d’ouvrages de ses bibliothèques, parce qu’il considérait que ceux-ci comportaient des représentations racistes ou stéréotypées. Les livres jeunesse avaient été détruits dans un but de réconciliation avec les Premières Nations, rapportait Radio-Canada en 2021.
À Toronto, des milliers de livres avaient été retirés des étagères en 2023, en raison d’une politique du Conseil scolaire public anglais de la région de Peel. La politique, qui a été par la suite suspendue, découlait d’une directive ministérielle visant à utiliser du matériel inclusif et adapté aux réalités culturelles
; elle a provoqué le retrait d’ouvrages tels que Le journal d’Anne Frank et la série littéraire Harry Potter.
La série littéraire Harry Potter a fait partie des livres qui ont été retirés des étagères, tout comme celle de Hunger Games (Le trône de fer).
Photo : Getty Images / Graeme Robertson
La communauté LGBTQ2S+ dans le viseur de la censure
Les livres qui contiennent des thèmes liés à la communauté LGBTQ2S+ sont ciblés par des tentatives de censure depuis des décennies.
La librairie Little Sister’s, située à Vancouver, a été un cas marquant de l’histoire. Dans les années 1980, l’Agence des services frontaliers du Canada a saisi des ouvrages que cet établissement tentait d’importer, les considérant comme obscènes.
La librairie a saisi les tribunaux pour s’opposer à la censure fédérale qui visait des publications homosexuelles. Après une bataille judiciaire qui a duré une dizaine d’années, la Cour suprême du Canada (nouvelle fenêtre) a donné raison à ses propriétaires en 2000.
La librairie queer Little Sister’s, située dans le quartier Davie Village, à Vancouver, est un lieu important pour la communauté LGBTQ2S+ depuis de nombreuses années.
Photo : Exploding Boy/Wikipedia
C’est une catégorie de livres, et on voit, au fil des années, qui a été dans l’œil des gens qui font de la censure ou qui freinent la circulation des livres.
Jasmine Bouchard ajoute que, durant les années 1980, la moralité
des personnages a été sous la loupe. Elle souligne que des livres qui représentent des couples homosexuels, des gens qui ont vécu de l’inceste, ou encore des familles monoparentales ont ainsi été contestées.
Mme Bouchard indique que ces tentatives de contrôle sont surtout menées par la communauté.
Depuis qu’on est sortis de la pandémie, il y a vraiment une grande mobilisation des communautés autour de certains ouvrages, particulièrement des ouvrages autour de l’identité de genre
, dit-elle.
Le Centre pour la liberté d’expression de l’Université métropolitaine de Toronto a développé une base de données (nouvelle fenêtre) recensant des éléments contestés dans des bibliothèques canadiennes.
Bien qu’elle ne soit pas exhaustive, cette base de données permet de noter certaines tendances, explique le directeur du Centre, James Turk.
James Turk est le directeur du Centre pour la liberté d’expression de l’Université métropolitaine de Toronto.
Photo : CBC
Nous pouvons affirmer avec certitude que davantage de groupes effectuent ces contestations; l’accent est davantage mis sur les livres d’éducation sexuelle et les livres inclusifs pour la communauté LGBTQ+.
Ces dernières années, il a constaté une augmentation considérable des demandes de retraits non seulement de livres, mais aussi de certains programmes offerts dans les bibliothèques, dont les lectures de drag queens dans les bibliothèques publiques.
Cela s’inspire également beaucoup de ce qui se passe aux États-Unis
, croit-il.
Évolutions des mécanismes
Par ailleurs, M. Turk note un changement dans la diversité des éléments qui sont remis en question dans les bibliothèques canadiennes, mais également dans la façon dont ils le sont.
Alors qu’autrefois, les contestations se faisaient au moyen d’un formulaire sur place, il affirme qu’aujourd’hui, elles prennent davantage la forme de campagne sur les réseaux sociaux, de pétitions ou encore de manifestations.
Il y a maintenant beaucoup de protestations ou d’objections qui proviennent de groupes organisés
, constate-t-il; un changement qui s’opère davantage depuis la pandémie de COVID-19, selon lui.
Des manifestants opposés à la lecture d’histoires par des drag queens dans les bibliothèques de l’Ontario font face à des contre-manifestants de la communauté LGBTQ+ à la bibliothèque de Wasaga Beach, en Ontario, en 2023.
Photo : Radio-Canada / Andréane Williams
La doctorante Amie Wright remarque aussi que les motifs de contestation sont récurrents au fil des ans : Le matériel destiné aux jeunes, le matériel visuel, et historiquement et aujourd’hui, le matériel qui sont pour et par des auteurs queers et des minorités visibles, sont généralement ceux qui font le plus l’objet de contestation.
Selon elle, l’une des choses que nous ne pouvons pas calculer, c’est la fréquence à laquelle surviennent les cas de censure douce. Il peut s’agir d’une visite scolaire annulée, [ou encore] d’un directeur qui dit à un bibliothécaire scolaire de ne pas acheter ou racheter un livre.





