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« Mettre un nom sur le phénomène » des milliers de migrants : celui de Jonas Dorléon. C’est le « devoir de vérité » dont s’est investi l’auteur d’origine haïtienne Thélyson Orélien en écrivant C’était ça ou mourir. Un premier roman d’une rare puissance évocatrice, entraînant son personnage – et les lecteurs – de son île natale jusqu’à Montréal, en passant par le Brésil, le Darién de tous les dangers, le Mexique, les États-Unis et le chemin Roxham.

La journaliste culturelle Valérie Lessard a eu un véritable coup de foudre pour «C’était ça ou mourir», le tout premier roman de Thélyson Orélien, qui suscite déjà un fort engouement dans le monde littéraire.
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
Publié aux Éditions du Boréal, C’était ça ou mourir arrive en librairies le 10 mars, précédé d’un remarquable engouement : 14 maisons d’édition des quatre coins de l’Europe (dont Grasset pour l’Europe francophone), du Brésil et de la Turquie ont déjà acquis les droits pour publier le livre au cours des prochains mois, avant même sa parution.
Certes, le sujet abordé est d’actualité – sans être sur l’actualité
, tient néanmoins à préciser l’Ottavien d’adoption – et s’inscrivait dans l’urgence d’écrire, parce que le malheur est encore là
.
«C’était ça ou mourir» n’est pas un roman sur l’actualité, mais il la rejoint, précise son auteur.
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
Le roman est surtout porté par le souffle poétique, aussi sublime que lucide, de l’auteur. Le gant blanc qui tient le dur
, dit-il pour expliquer la poignante dualité de son style.
Des fois, on nous voit comme des statistiques, des numéros, des formulaires. Mais derrière tout ça, il y a des humains.
Cette part d’humanité-là
, ce dernier voulait justement l’incarner grâce à Jonas. L’expliquer, la faire comprendre et ressentir par ses mots.
Né aux Gonaïves, Thélyson Orélien a choisi de quitter Haïti dans la foulée du séisme de 2010, pour s’installer à Montréal d’abord, avant de déménager à Ottawa en 2022. C’est au Canada qu’il s’est marié en 2017. Ici aussi que sont nés ses trois fils, dont le petit dernier fêtera son premier anniversaire le jour-même du lancement officiel du roman de son père, le 20 mars.
S’approprier la douleur de la fuite
Thélyson Orélien a rencontré des migrants, ici comme aux États-Unis, pour nourrir son personnage et les gens qu’il croise au cours de sa longue traversée.
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
L’histoire de Jonas, ce professeur d’histoire catapulté sur une route de l’exil de quelque 12 000 kilomètres, n’est donc pas la sienne. Or, l’homme de 37 ans a tenu à la raconter à la première personne.
Je m’approprie vraiment la douleur de tout ça, mais aussi cette compassion qu’on a pour des gens qui souffrent, qui ont tout perdu, qui ne savent pas vraiment où ils s’en vont. Parce que derrière cette fuite, derrière ce parcours, il y a l’inconnu, l’incertitude. Comme une sorte de dilemme : c’était ça ou mourir
, mentionne-t-il, en écho au titre de son livre.
Au cours des dernières années, l’auteur s’est rendu dans des centres d’accueil aux États-Unis et au Canada pour y rencontrer des migrants de tous les horizons, haïtiens, cubains, togolais, bangladais. Pour créer Jonas, une sorte de résumé de tous ces noms qu’on n’arrive pas à nommer
, mais aussi pour décrire celles et ceux dont son personnage croisera la route à diverses étapes de son déplacement.
Se méfiant des «romans à messages», Thélyson Orélien ne cherche pas à faire la morale aux lecteurs, mais à toucher leur «part d’humanité».
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
Ce Vénézuélien aveugle, par exemple, à qui Jonas troque sa dernière paire de chaussettes, ultime illusion de normalité
, contre une boîte de sardines, vendant du même coup son dernier seuil de honte
.
Ou Orlando, avec qui il entreprend la périlleuse traversée du Darién, qui avale les vivants sans les mastiquer
. Cette jungle, sans route visible à vol d’oiseau, relie la Colombie au Panama et s’avère une étape aussi éprouvante qu’incontournable pour quiconque tente de rallier à pied l’Amérique centrale à partir de l’Amérique du Sud. Orlando qui expliquera à Jonas pourquoi il espère mourir avant lui en quelques mots d’une clairvoyance bouleversante.

Dans cet extrait de «C’était ça ou mourir» lu par Thélyson Orélien, Orlando explique à Jonas le besoin de témoigner des dangers du Darién.
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
Jonas se frottera aussi aux passeurs, aux représentants des forces de l’ordre, aux agents et avocats en immigration. Aux systèmes établis, à tous les niveaux.
S’il n’est jamais complaisant, Thélyson Orélien ne donne pas dans le jugement moral non plus.
Je ne voulais pas donner de leçons, parce que je me méfie vraiment des romans à messages
, soutient le romancier. La part d’humain qui est ancrée en Jonas, je voulais [qu’elle] aille rencontrer la part d’humanité chez le lecteur.
Un sac de plastique comme valise
À l’instar de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, Jonas transporte quelques objets précieux dans un sac de plastique dans «C’était ça ou mourir».
Photo : Getty Images / Paul Ratje
Pour décrire l’homme qu’est Jonas, Thélyson Orélien s’intéresse également aux objets qu’il choisit d’apporter avec lui : une photo de sa mère, un recueil de poésie de René Depestre, son diplôme, un slip propre, un savon, une brosse à dents.
Autant d’éléments qui tiennent dans un sac de plastique, contenant juste ce qu’il faut pour ne pas devenir un animal
.
Autant de symboles pour demeurer un fils, pour préserver un peu de sa mémoire et conserver un minimum de dignité. Et pour continuer à croire en la beauté, grâce aux poèmes de Depestre, poète de l’exil qui aurait eu 100 ans cette année.
La poésie de René Depestre accompagne Jonas dans sa fuite, tel «un morceau d’Haïti».
Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard
[Jonas] a pris des vêtements pour se changer et tout, mais il a pris aussi la culture, parce que la culture, c’est la seule chose qui va rester quand on a tout perdu
, fait valoir Thélyson Orélien.
Tous ces petits détails étaient essentiels pour lui permettre de corroborer les choses, pour les rendre plus réelles
. Car pendant que Jonas raconte sa trajectoire, il raconte aussi celle des autres.
La reconnaissance de l’écrivain
En quelque 20 ans d’écriture, Thélyson Orélien a accumulé plusieurs textes encore inédits.
Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard
Thélyson Orélien écrit depuis une vingtaine d’années. En 2007, il est allé cueillir en Suisse le Prix interrégional Jeunes Auteurs dans la catégorie poésie (langue apprise) pour Les Couleurs de ma terre. Ce concours d’écriture annuel est ouvert aux jeunes francophones et francophiles de 15 à 20 ans de partout dans le monde.
Depuis, il a publié quatre recueils de poésie et deux romans à compte d’auteur, en plus de contribuer à divers collectifs et revues au fil des ans. Les thèmes de l’exil, de l’identité, de la mémoire, entre autres, imprègnent ses écrits.
Du sous-sol de sa maison de Manotick, il remonte avec un dossier comprenant quelques pages annotées de C’était ça ou mourir et des copies maison de recueils de poèmes inédits écrits il y a longtemps déjà
, mais dans lesquels son style, ses images, sa voix sont aisément reconnaissables.
«C’était ça ou mourir» marque un point tournant dans la carrière d’auteur de Thélyson Orélien.
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
Aujourd’hui, avec un premier roman publié par une maison d’édition reconnue, il est conscient de franchir une étape importante.
Je l’ai remarqué [quand] j’ai signé le contrat. J’ai vu que ce n’était pas Thélyson Orélien, jeune auteur, mais Thélyson Orélien l’écrivain. À ce moment-là, j’ai dit : “OK, bon, là, je suis un écrivain”
, mentionne-t-il, en caressant d’un regard fier la couverture de son livre.
Quant à la suite, de la réception du roman aux entrevues, des droits de traduction qui se multiplient aux potentiels prix littéraires, il l’envisage avec une grande humilité
.
J’ai encore beaucoup à apprendre
, lance-t-il dans un sourire.
Et encore beaucoup à écrire.






