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Il faut suivre le protocole. Pas de nom. Des chiffres et des lettres pour vous identifier. Des lieux qui changent constamment pour échapper aux autorités, et des équipements médicaux de fortune. C’est dans ce genre de conditions que se font les avortements dans les sociétés où ils sont illégaux. Et si cette interdiction se rendait jusqu’au Québec? C’est ce qu’ont imaginé Marie-Claude St-Laurent et Marie-Ève Milot dans la pièce de théâtre Clandestines, qu’elles considèrent comme un « appel à la vigilance ».
Au cours des dernières années, les droits des femmes et l’accès à l’avortement ont considérablement reculé aux États-Unis. L’avortement est redevenu illégal dans une douzaine d’états, restreint dans de nombreux autres. Plus près de nous, au Nouveau-Brunswick, la seule clinique privée qui procédait à des interruptions volontaires de grossesse de la province a fermé ses portes au début de l’année. Et un peu plus au nord, à Terre-Neuve, ces services sont presque inexistants en zone rurale et se font dans le plus grand secret.
L’avortement demeure un sujet délicat au pays, et le débat sur cette question revient sporadiquement, chaque fois que des élus tentent de faire des brèches dans la législation qui concerne cette question.
Ainsi, l’histoire racontée dans Clandestines – où l’on suit deux femmes qui font des avortements clandestins – est une fiction, mais elle n’est pas si loin de la réalité.
C’est une menace qu’on peut ressentir jusqu’ici, je trouve […]. C’est sûr que ça fait peur. Ce recul-là [aux États-Unis] s’est organisé durant des dizaines d’années. Un renversement de cette ampleur-là, ça ne se passe pas du jour au lendemain. C’est vraiment du travail qui se passe sur de nombreuses années et ce travail se passe aussi en parallèle ici
, rappelle l’autrice et comédienne d’origine rimouskoise Marie-Claude St-Laurent.
Ce travail sous-jacent, on le sent bien dans la pièce, où l’on découvre les embûches que vivent les femmes enceintes qui souhaitent mettre un terme à leur grossesse et celles qui leur viennent en aide, mais aussi celles qui tentent par tous les moyens de convaincre les femmes de ne pas avorter.
La pièce Clandestines a été présentée au Théâtre d’aujourd’hui à l’hiver 2023 puis publiée aux éditions Somme toute l’automne dernier. Ci-haut, les comédiennes Marie-Claude St-Laurent (qui cosigne également le texte) et Myriam Leblanc.
Photo : Valérie Remise
contre la peine de mort, ce serait un peu fou d’être pour qu’on tue des enfants! », »text »: »Je suis contre la peine de mort, ce serait un peu fou d’être pour qu’on tue des enfants! »}} »>Je suis contre la peine de mort, ce serait un peu fou d’être pour qu’on tue des enfants!
, argumente l’un des personnages dans la pièce.
Ces arguments sont aussi utilisés au Québec dans la société d’aujourd’hui. Dans la province, une trentaine de centres dédiés à contrer les avortements existent, selon des données de l’Association canadienne pour la liberté de choix qui datent de 2013, un portrait qui sera bientôt actualisé.
En faisant des recherches pour écrire la pièce, Marie-Claude St-Laurent et sa comparse se sont rendues compte que le visage de ces groupes a beaucoup changé au fil des années.
Les personnes antiavortement ne correspondent plus vraiment à l’image qu’on avait de personnes religieuses, plus âgées, plus conservatrices. Il y a vraiment une montée de jeunes personnes politisées, éduquées qui portent ces valeurs antichoix
, dit-elle.
Mais lorsque l’avortement devient illégal ou tabou, cela comporte de grands risques pour les femmes. C’est notamment ce que les autrices ont voulu mettre en lumière.
Quand l’avortement est illégal, il n’y en a pas moins, il se fait juste dans des conditions plus dangereuses.
Il va y avoir plus d’avortements en deuxième et troisième trimestre dans les endroits où l’avortement au premier trimestre n’est pas suffisamment accessible
, rappelle pour sa part la sage-femme Mélina Castonguay, qui a collaboré à titre de consultante pour l’élaboration de la pièce. Le plus tôt on peut y avoir accès, le mieux c’est
, dit celle qui est aussi cofondatrice de l’organisme Les Passeuses, qui fournit des formations d’accompagnement à l’avortement.
Le danger concerne non seulement la santé des femmes enceintes, mais aussi la sécurité de celles qui les avortent.
Trois semaines depuis que K s’est fait arrêter. Le regard que je pose sur les externes que je supervise à l’hôpital n’est plus le même. S’il fallait que j’échappe des indices de ma vie de nuit quand je leur parle de médecine familiale… Je suis dans un état de fatigue constant
, raconte le personnage de Marie, qui pratique des avortements illégaux dans Clandestines.
Le texte de la pièce de théâtre de Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent est publié aux Éditions Somme toute.
Photo : Radio-Canada / Pier-Olivier Busque
Des embûches, même au Québec
Même si le Québec fait partie des provinces canadiennes où l’avortement est le plus accessible, il y a encore des embûches. Les cliniques sont parfois loin du lieu de résidence des femmes qui ont besoin du service, et l’avortement médicamenteux, qui a été approuvé en 2015 au Canada, demeure difficile d’accès. Peu de médecins le prescrivent, et bon nombre de pharmaciens ne le tiennent pas en inventaire, déplore Mélina Castonguay.
La télémédecine fait partie des voies d’avenir pour améliorer l’accès à l’avortement, mais cette avenue demeure à l’étude au Québec et le service n’est toujours pas offert.
L’avortement n’est d’ailleurs pas un droit, mais il est décriminalisé au Québec depuis les années 80. Ça reste un enjeu, même au Québec
, plaide Marie-Claude St-Laurent. À preuve, Québec a octroyé 1,4 million de dollars en janvier dernier à des organismes pro-choix dans le but de lutter contre la désinformation véhiculée par les groupes anti-choix présents dans la province.
L’avortement est difficile d’accès dans certains endroits du Canada et des États-Unis. (Photo d’archives)
Photo : Reuters / Evelyn Hockstein
Quant à la pièce Clandestines, elle a été présentée au Théâtre d’aujourd’hui de Montréal l’hiver dernier et a été publiée il y a quelques mois aux Éditions Somme toute. L’histoire effroyable de ces femmes donne à réfléchir, et, surtout, fait prendre conscience que la chose la plus inquiétante, c’est de prendre pour acquis que l’avortement est acquis
, conclut Mélina Castonguay.















