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Ce récit autobiographique s’ouvre sur une scène fondatrice : une enfant observe sa mère lutter contre un cancer du sein agressif, accumulant dossiers médicaux, espoirs alternatifs et prières. « Elle cherchait coûte que coûte à survivre », écrit Kingston, phrase simple, presque sèche, mais déjà chargée d’un vertige existentiel.
Un récit construit autour de l’absence
Le cœur du livre tient dans un objet : un coffre en carton rose. La mère y a rassemblé cadeaux et lettres destinés à accompagner ses enfants tout au long de leur vie, anticipant les étapes qu’elle ne vivra pas. Ce dispositif narratif, d’une puissance symbolique évidente, irrigue l’ensemble du texte. « Ouvrir ce coffre revenait à me plonger dans le monde parallèle que ma mère avait imaginé pour nous » : la métaphore dit tout, et surtout l’essentiel – l’écriture comme tentative de maintien du lien au-delà de la mort.
La trame avance par fragments mémoriels, sans linéarité stricte. Kingston juxtapose souvenirs d’enfance, scènes domestiques, rites familiaux et réflexions rétrospectives. Ce morcellement épouse le fonctionnement même de la mémoire : associative, parfois désordonnée, mais profondément signifiante. Le récit n’est jamais spectaculaire ; il progresse par touches, par retours, par échos.
Des personnages dessinés par la relation
Autour de la narratrice gravitent des figures très incarnées. La mère, Kristina, est le centre magnétique du livre : femme volontaire, créative, animée par une foi quasi militante dans les médecines alternatives. Kingston ne la juge pas ; elle constate, avec une lucidité douloureuse. « J’aimerais tant prendre cette femme dans mes bras et lui murmurer à l’oreille ce que je sais à présent », écrit-elle, laissant affleurer le regret sans jamais le transformer en accusation.
Le père, Peter, apparaît en contrepoint : figure ludique, presque enfantine, refuge fragile face à la gravité de la situation. Le frère, Jamie, taiseux, introverti, incarne une autre manière de survivre au drame : le retrait, l’imaginaire, le silence. Les interactions entre ces personnages se jouent souvent à bas bruit, dans les gestes quotidiens, les non-dits, les habitudes partagées.
Une écriture de la retenue
Le style de Kingston frappe par sa sobriété maîtrisée. La syntaxe est fluide, souvent ample, mais jamais emphatique. Les phrases longues accueillent l’émotion sans l’alourdir ; les phrases brèves, elles, tombent comme des constats irrévocables.
Le vocabulaire, précis et concret, privilégie les sensations : odeurs, textures, couleurs. Lors de la toilette mortuaire de la mère, la description du corps devient presque cartographique : « On aurait dit une carte routière. Pour aller où ? Je n’en avais aucune idée. » L’image, saisissante, résume à elle seule l’égarement de l’enfant face à la mort.
Les dialogues sont rares, mais toujours justes. Ils restituent une oralité discrète, souvent teintée d’humour ou d’incongruité – comme ce t-shirt au canard scotché que porte la mère au moment de mourir. Ces détails, loin d’alléger le propos, l’ancrent dans une réalité tangible, presque dérangeante.
Un livre sur le temps et la transmission
Comment te dire ? est aussi une méditation sur le temps : celui qui manque, celui que l’on voudrait plier, à la manière des séries Star Trek que la narratrice regarde avec sa mère. « Dans Star Trek, le temps est toujours susceptible d’être modifié » : la fiction devient alors un espace de consolation, voire de résistance face à l’inéluctable.
En refermant le livre, une impression demeure : celle d’avoir été admis dans une intimité sans exhibitionnisme, dans une douleur racontée avec pudeur et exigence littéraire. Genevieve Kingston ne cherche jamais l’effet. Elle écrit pour comprendre, pour transmettre, peut-être pour continuer à dialoguer avec cette mère absente dont les mots, rangés dans un coffre, continuent de traverser le temps.
Par Nicolas Gary
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